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Depuis maintenant 2008, et pour une durée indéterminée (le projet court au moins jusqu’en 2012), Jean-Yves Jouannais lit chaque mois devant le public du Centre Pompidou son Encyclopédie des guerres.
L’objet est clairement « non identifié » : Jouannais prélève des citations sur la guerre - toutes les guerres, depuis l’Iliade jusqu’à 1945 – dans les romans, essais, articles ou films qu’il trouve sur le sujet. Il s’agit de constituer une ébauche de connaissance à partir des données livresques disponibles, sans hiérarchie, à la Bouvard et Pécuchet. Toute mention est bonne à prendre, et l’auteur se présente sobrement comme un compilateur : « le principe de cette enquête est celui de la candeur, et sa méthode, l'idiotie » (notons que Jouannais était l’auteur de L’idiotie -art, vie, politique- méthode en 2003 aux éditions Beaux-Arts). Il classe les citations choisies sous des entrées, rangées par ordre alphabétique, qu’il dessert et commente dans l’ordre, lors de la lecture de son ouvrage. Au bout d’un an et trois mois, la quatorzième séance arrivait difficilement à bout de la lettre D, avec les entrées « Dormeurs (du val) », « Dressage » ou encore « Dru ». Le travail est potentiellement infini ; il progresse constamment, et chaque lettre ou entrée continue de s’étoffer, même une fois lue.
Mais la forme de l’entreprise prend également un tour qui n’est nulle part répertorié. Les appellations ont varié sur le site de Beaubourg, de « conférence » à « séance »(avec ce que le terme a de psychanalytique) en passant par « conférence-performance ». De fait, les épisodes sont hybrides : le ton est moins didactique qu’une conférence, et Jouannais n’hésite pas à exposer ses détours, ses hésitations et le processus de sa démarche. Il pense souvent à voix haute, se demandant si telle entrée est justifiée ou expliquant l’origine de l’une ou l’autre des citations, mêlant l’introspection et l’histoire de sa propre famille (ainsi la touchante entrée « Costume de bain »). La méthode est expérimentale, et l’auteur tâtonne sans s’en cacher. Le spectateur a l’impression d’assister à un work in progress ; une composition en temps réel dans laquelle il est, par son statut de destinataire et d’auditeur, partie prenante.
Et la formule fonctionne, puisque le public revient. Quel est ce lien qui l’attache ? Les 150 spectateurs que peut contenir la Petite Salle du Centre Pompidou -de plus en plus souvent pleine- ne sont certainement pas tous passionnés du sujet. Beaucoup n’en savent probablement rien, et la perspective d’une lecture à voix haute d’encyclopédie, a fortiori sur la guerre, ne semble guère affriolante. Pourtant, Jouannais fait de cet exercice à haut potentiel d’ennui un rendez-vous étonnant. Les séances se suivent sans jamais se ressembler ; certaines sont drôles, d’autres pesantes, réflexives, enjouées, dramatiques. Le terme de performance est alors justifié, le projet étant intrinsèquement lié à l’incarnation par son auteur, qui se met lui-même en scène.
Dans une conférence sur la performance en novembre 2009, dans le cadre du Nouveau Festival au Centre Pompidou, Jean-Yves Jouannais disait qu’il fallait trouver dans sa démarche « une autre manière de faire des livres » . On est en effet indubitablement dans une démarche littéraire, et l’auteur présente son Encyclopédie comme un livre « qui ne sera jamais écrit » . Un livre joué, qui existe dans le moment de sa diction et dans la performance de sa lecture, mais qui ne prendra pas la forme arrêtée de l’objet relié. On revient ainsi à la tradition littéraire orale des premiers siècles, celle de l’Iliade et de la Bible, avec l’idée de transmission d’une culture vernaculaire. L’oralité étant la forme privilégiée du conte, on se plaît à penser que c’est un conte que nous dit Jouannais, un soir par mois.
> L'Encyclopédie des guerres par Jean-Yves Jouannais. Prochaines séances les 12 janvier, 9 février, 15 mars, 12 avril. Petite Salle, 19h00, entrée libre.
Crédits photos : Hervé Véronèse. |
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