Si
The Ballad Of Genesis And Lady Jaye relève de la catégorie du documentaire, on peut aussi, et peut-être surtout, le voir comme un film d’aventure – dans la mesure où chaque vie humaine s’apparente, de façon plus ou moins frappante, à une aventure. En l’occurrence, Marie Losier, la réalisatrice du film, a choisi de dépeindre l’aventure à la fois existentielle et artistique (les deux étant intimement liées) dans laquelle, par amour, se sont lancés deux individus anticonformistes : Genesis P. Orridge et Laye Jaye Breyer. Figure capitale de l’avant-garde, Genesis P. Orridge, musicien/performer né à Manchester (Angleterre) en 1950, mène depuis quarante ans d’incessants assauts contre la normalité : d’abord engagé au sein du collectif COUM Transmissions, qui fomentait de sulfureuses soirées entre concerts et happenings, il a ensuite donné naissance à la mouvance du rock industriel en créant – avec Cosey Fanni Tutti, Peter Christopherson et Chris Carter – un groupe désormais mythique :
Throbbing Gristle (absolument électrisante et totalement dénuée des oripeaux folkloriques du punk, cette musique constitue la parfaite bande son d’un monde – le nôtre – en état de déréliction avancée). Après la séparation de Throbbing Gristle en 1981 (1), Genesis P. Orridge a poursuivi, et poursuit encore aujourd’hui, le combat musical avec Psychic TV, rebaptisé PTV3 au début des années 2000, puis Thee Majesty – l’ensemble de sa foisonnante discographie procédant d’un désir incoercible de transgression.
C’est de ce même désir qu’a jailli l’expérience que Genesis a choisi de mettre en œuvre avec sa compagne Jacqueline Breyer, dite Lady Jaye, de vingt ans plus jeune que lui. A partir de l’an 2000, tous deux ont décidé de recourir à la chirurgie esthétique pour modifier leur apparence, en sorte que chacun ressemble à l’autre le plus possible. «
L’idée n’est pas d’être jumeaux mais d’être deux parties d’un nouvel être, un être pandrogyne
qui s’appellerait Genesis Breyer P. Orridge. » Appliquant sur eux-mêmes la technique du cut-up chère aux poètes de la Beat Generation – Genesis P. Orridge a beaucoup fréquenté William Burroughs et Brion Gysin –, ils ont voulu inscrire leur passion dans leur chair et donner naissance non pas à un enfant mais à une entité faite de la coalescence de leurs deux êtres. Fou comme l’amour peut l’être, ce projet a survécu à la mort soudaine de Lady Jaye le 9 octobre 2007 (elle n’avait que 38 ans).
Il survit dans le corps féminisé de Genesis P. Orridge mais aussi dans
The Ballad Of Genesis And Lady Jaye, le film de Marie Losier, fruit d’un travail de sept ans, offrant un témoignage de première main sur un couple hors du commun. Installée à New York, où elle travaille comme programmatrice cinéma pour l’Alliance Française, et armée de sa caméra Bolex 16mm, Marie Losier a pu approcher au plus près Lady Jaye et Genesis, celui-ci lui ayant ouvert l’accès à toutes ses archives. Ne se contentant pas, loin s’en faut, d’un enregistrement brut du quotidien, elle s’attache à ne pas séparer rêve et réalité et rend palpable la part essentielle qu’occupe la fantaisie (au sens fort du mot) dans ces deux vies. D’une frémissante inventivité, le film – dont les plans tremblés et le montage heurté évoquent irrésistiblement le cinéma indépendant new-yorkais, à commencer par celui de Jonas Mekas – transporte le spectateur au cœur d’une aventure humaine exceptionnelle, qui perdure par-delà la mort.
1. En 2004, à l’instigation du label Mute, Throbbing Gristle s’est reformé, deux nouveaux albums –
TG Now (2004) et
Part Two : The Endless Not (2007) – ayant été subséquemment publiés, mais la mort de Peter Christopherson le 24 novembre 2010 a mis un terme à l’histoire du groupe.
> The Ballad Of Genesis And Lady Jaye, à partir du 26 octobre en salles.