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Est-ce parce que tous nos gestes sont enregistrés et surveillés que nous rêvons de nous réfugier pour un temps dans un monde secret ? C’est la question qui vient à l’esprit en parcourant l’exposition Sociétés secrètes, que les commissaires Alexis Vaillant et Cristina Ricupero proposent au CAPC de Bordeaux après une première présentation à la Schirn Kunsthalle de Francfort à l’été 2011.
L’exposition, de par les directions qu’elle engage (initiation, maîtres occultes, conspiration, savoirs occultes, états altérés de la conscience) trouve sa place entre différentes manifestations (Traces du sacré, Paris, 2008 ; Hypnos, Lille, 2009 ; L’Europe des esprit, Strasbourg, 2011) dans lesquelles les questions de l’occultisme, de la transe, des états seconds… ont été abordés dans une perspective historique.
Le mérite de Sociétés secrètes consiste à se frayer une place dans cette réflexion aux contours intrinsèquement flous en s’inscrivant dans une perspective résolument contemporaine. L’exposition, qui se déploie sur deux niveaux du CAPC, fonctionne comme une sorte de rituel initiatique. Elle s’ouvre, en quelque sorte, par le tableau de l’artiste Lynette Yiadom-Boakye (Information) où cette réunion de femmes causeuses n’est pas sans rappeler les images des sorcières de Macbeth ou encore celles des Désastres de Goya.
La première partie, au rez-de-chaussée, propose un espace entièrement noir qui correspond à une sorte d’état mental, celui des phases d’initiation et de rituel à l’œuvre dans toute société secrète. Cette plongée obscure s’articule par des œuvres qui viennent créer entre elles une narration, à l’instar de la salle réunissant des dessins de Jean-Luc Blanc, des objets de performance de Matthew Ronay, une sculpture murale de Rashid Johnson ou encore le gisant hyperréaliste de Goshka Macuga. On trouve aussi plusieurs œuvres d’Ulla von Brandenburg, dont son film The Objects, sa scène de théâtre (Karo Sieben) et son rideau de cravates (Kravatten, abgeschnitte) qui rejouent les codes du théâtre et de la mise en scène à travers le prisme du symbolisme et de l’occultisme. Mais aussi le désormais bien célèbre Body Double 22 de Brice Dellsperger dans lequel Jean-Luc Verna réinterprète, comme à l’accoutumée, tous les rôles de Eyes wide shut de S. Kubrick, et notamment la fameuse scène de la messe noire. Parmi les propositions d’artistes, s’insèrent des objets secrets : marteau de la loge franc-maçonnique de Francfort mais aussi œuvres cachées et furtives.
Dans la continuité du Voyage intérieur, de Légende, de Jean-Luc Blanc, Opéra Rock ou encore, plus récemment, de Dystopia, Alexis Vaillant convoque ses fantômes et poursuit sa vision de l’exposition sur le mode de l’immersion. (Voir notre entretien dans le dossier « Les Formats de l’exposition », in Mouvement, n°54, janvier-mars 2010).
En opposition, le deuxième étage est lui entièrement blanc. Son éblouissement incarne cet état atteint de la connaissance qui s’opère par différentes formes d’élévation mentale conduisant aux états limites du corps. La revue Acéphale de Georges Bataille ou le film de Kenneth Anger (Invocation of My Demon Brother, 1969) y ont leur place. On pense alors à ce tableau (absent) de Piet Mondrian, justement intitulé Evolution (1910), montrant sous la forme d’un triptyque les trois stades de la connaissance (à gauche, un corps représentant la vie inconsciente d’elle-même, au centre, le moment où naît la conscience et, à droite, la vie parvenue à la conscience) ; un tableau réalisé en pleine période d’adhésion à la Société de Théosophie dont Mondrian était adepte et qui sera la source de son engagement esthétique. Cet état de la connaissance (lucide ou pas), c’est celui qu’atteint le visiteur en quittant l’exposition après avoir opéré un face à face avec le rectangle monochrome noir (d’obédience suprématiste ?) illuminé de Julian Göthe, non pas placé en fin de parcours comme un point final, mais plus comme une invitation à une sortie suspendue donc temporaire.
> Sociétés secrètes, jusqu’au 26 février 2011 au Capc, Bordeaux.
Crédits photos :
Une : Matthew Ronay, Double Cloak of Stars, 2009, Photo : Courtesy de l’artiste et Andrea Rosen Gallery, New York.
Article : Matthew Ronay, Double Cloak of Stars, 2009, Photo : Courtesy de l’artiste, Robert Wedemayer et Marc Foxx, LA & Andrea Rosen Gallery, New York. |
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