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Muriel Bessière
Directrice de la communication de La rose des vents

Muriel Bessière
Directrice de la communication de La rose des vents
Depuis six ans, Muriel Bessière est directrice de la communication à La rose des vents, à Villeneuve d’Ascq. Derrière le spectacle, l’artiste, l’équipe, à la fois omniprésente et invisible, elle ne fait que passer.
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Au moment où l’on retrouve Muriel Bessière, Wim Vandekeybus vient d’annuler son spectacle, sept heures à peine avant le « lever de rideau » : cas de force majeure, l’un des danseurs est tombé malade. Sans perdre leur calme, Muriel et son équipe se sont employées à prévenir les spectateurs. Tranquillement, la directrice de la communication de la Scène nationale de Villeneuve d’Ascq s’avoue avant tout satisfaite de constater que la mission a été menée à bien, en toute sérénité. Pas de fierté déplacée, juste la satisfaction du travail accompli. En attendant le prochain coup de feu – le prochain incendie à éteindre.

Ce n’est peut-être finalement pas un hasard si, tout enfant, Muriel Bessière voulait devenir pompier, comme elle le raconte en souriant. Plus tard, elle envisagera sérieusement de s’orienter vers le métier d’orthophoniste. Derrière ce constant souci de venir en aide à l’autre, on décèle déjà une envie de communiquer, c’est-à-dire d’oeuvrer à rendre des langages intelligibles, à traduire des pensées et à les transmettre, de contribuer à faire découvrir et partager des expériences ; un désir de servir d’intermédiaire, de passeur.

L’art de communiquer

A défaut de pouvoir embrasser cette carrière, et après quelques hésitations (des études d’histoire de l’art et de philosophie dans sa région d’origine, le sud de la France), c’est très prosaïquement que Muriel Bessière commencera par mettre cette vocation en pratique, en étudiant les métiers de l’import-export. Si le milieu du spectacle et de la création la passionne déjà, si, « intuitivement », elle sait qu’elle veut y évoluer, il lui demeure encore étranger, elle ne sait encore trop « comment l’appréhender ». A l’époque, il y a vingt ans, il n’existait pas de formation spécifique préparant à ce genre de professions. » C’est à l’occasion d’un stage dans un théâtre qu’elle va définitivement délaisser l’étude de l’exportation des vins de Bandol pour le milieu du spectacle vivant – et passer donc « des spiritueux à l’art », comme aurait pu l’écrire Kandinsky. A Chateauvallon, plus précisément, où, sous la direction de Gérard Paquet, où, à l’issue de son stage, elle aura la chance d’être engagée comme « chargée de relations avec le public ». Depuis, elle n’a plus quitté cet univers : après Chateauvallon, suivront la Scène nationale de Cavaillon (au poste de directrice de la communication et des relations publiques), puis le Nord – les dix ans de Danse à Lille, le Fresnoy - Studio national des arts contemporains - jusqu’à Villeneuve d’Ascq et sa Scène nationale, qu’elle a rejointe voilà six ans.

Au sein de La rose des vents, son travail est donc celui d’une passeuse. Là où d’autres mettent en scène, elle se « contente » de mettre en relation – d’assurer la médiation entre artistes, publics et professionnels. Il s’agit bien là de réfléchir aux différentes manières de transmettre différents langage ; de faire en sorte que, pour le lieu autant que pour les publics, le passage des artistes fasse sens ; de transformer une matière parfois complexe en quelque chose d’abordable, d’accessible, de joindre, pour ainsi dire, l’utile à l’agréable. De faire valoir la cohérence et la continuité d’une ligne artistique… tout en aidant à lire entre les lignes.

Un métier au coeur duquel se trouve la notion d’« identité » – et pas seulement artistique ou « visuelle » : les manières de la valoriser, d’en faire saillir les lignes de forces et de capitaliser sur la singularité du lieu et du projet auxquels elle participe. Un métier qui, au quotidien, consiste en un savant équilibre entre des tâches récurrentes et des « coups de feu », des phases de gestion de l’urgence qui s’avèrent souvent excitantes. Un métier qui implique de rester en permanence à la fois sur le qui-vive (pour ne pas lasser les publics et en attirer de nouveaux) et à l’écoute, sans préjugés.

Tous les jours, il y a donc des textes à écrire, des mots à trouver qui suscitent autant de nouvelles interrogations : « Comment écrire ? comment faire pour trouver un discours que tout le monde puisse entendre sans banaliser les mots, pour toujours donner envie sans pour autant dévoiler le spectacle ? comment, en permanence, ouvrir des pistes de réflexions ? » Plus globalement, il s’agit pour la directrice de la communication de « rester mobile entre différentes tâches, d’essayer d’avoir une approche globale, sans jamais devenir trop spécialisée, malgré ce à quoi poussent nombre de formations aux métiers de la culture ». C’est là le seul moyen de parvenir à garder cette envie, cette ouverture d’esprit et cette innocence suffisantes pour continuer à recevoir des spectacles, en se gardant des écueils qui, de plus en plus, gagnent le milieu – qu’il s’agisse de cette « sclérose » qui tend à confiner chacun à son poste, ou de ces tares plus insidieuses qui peuvent gangrener un milieu culturel dans lequel, peut-être plus que dans d’autres, il est facile de devenir cynique, snob, ou simplement « blasé ».

Travail de fourmi

Lorsque l’on questionne Muriel Bessière sur ce qui, ces dernières années, a bougé dans son métier de « communicante », elle pointe une approche marketing de plus en plus poussée, où l’on a trop souvent tendance à considérer le public comme un « client ». Sans réaction excessive ni a priori, elle dit se refuser à fonctionner sur un modèle, et sans relâche, elle ne cesse de tester de nouveaux outils – La rose des vents fait certainement partie des structures de spectacles à avoir été les plus dynamiques et les plus innovantes sur Internet. Toutefois, si elle accepte bien volontiers de s’adapter aux outils, aux nouveaux langages, elle refuse toute évolution philosophique : « On ne fait pas de l’“événement” – mais au contraire, toujours ce même boulot de “fourmi” pour rapprocher les artistes et les publics. S’il y a eu une évolution ces vingt dernières années, c’est bien de devoir se battre contre des discours et des formes de plus en plus racoleuses, de toucher non plus un public, mais des “cibles” plus segmentées, alors que les relais vers les publics, pour la plupart, ont disparu. » Dans ce contexte, il s’agit plus que jamais de « tenir » sa ligne, de ne jamais se départir d’une nécessaire exigence (« Si on va ailleurs, on est mort… »). Pour le reste, c’est toujours la même question – toucher de nouveaux publics, les fidéliser, accompagner le passage –, et toujours la même satisfaction lorsque le public est là, au rendez-vous. L’un des aspects les plus gratifiants et excitants de son métier, c’est bien celui-ci : attendre dans une salle vide et l’entendre se remplir deux heures après, identifiant au passage de nouveaux visages ; combler les salles autant que les spectateurs.

Car ce travail de fourmi est aussi, essentiellement, un travail d’équipe. Lorsqu’on évoque le rôle de la communication dans une équipe, modestement et spontanément, Muriel Bessière s’efface d’emblée devant Didier Thibaut, directeur de la Rose des Vents, Stéphane Frimat, son secrétaire général, sans oublier « les filles de l’accueil »… Tout un environnement, un monde dans lequel elle évolue comme un poisson dans l’eau.

Ces jours-ci, comme chaque année, après un ou deux festivals (dont les fameuses « Scènes étrangères »), se profile déjà la prochaine saison, le moment où Didier Thibaut va présenter ses choix à son équipe. Chacun s’en va alors rencontrer les artistes et les spectacles : « On ne peut pas s’en passer, voir les spectacles est essentiel », dit-elle, c’est le seul moyen de mieux comprendre, et donc de mieux continuer de « passer ». C’est le moment où la directrice de la communication doit imaginer, avec son équipe et un photographe, une ligne à développer, une histoire à raconter. En commandant une série de photos, en recherchant les images les plus intéressantes, les plus parlantes, elle continue de creuser cette question d’« identité » propre à « La rose », faisant le choix du sens plus que du « joli » : « C’est certainement ce qui fait que notre communication est perçue comme étonnante, alors que pour moi, il s’agit de quelque chose d’évident. » Encore une fois, à la base du travail, il y a donc la « ligne artistique ». Ces artistes, ces spectacles – cette « matière que l’on lit comme un livre » – auxquels Muriel Bessière revient constamment au fil de la conversation. Car c’est d’abord pour eux qu’elle est là, elle qui, parmi ses meilleurs souvenirs à La rose des vents, cite ainsi la découverte du Wooster Group et de la danse flamande.

Elle se souvient n’avoir pas avoir hésité, parce que depuis longtemps elle suivait et aimait le projet de La rose des vents, son écriture. Elle dit qu’elle ne pourrait d’ailleurs jamais envisager de travailler pour une programmation qu’elle ne suit pas – et que, par bonheur, cela ne lui est jamais arrivé en vingt ans de métier. Elle dit surtout qu’elle ne pourrait imaginer faire un autre métier : « C’est cela, mon centre. Je veux continuer à me lever le matin, sans jamais traîner des pieds. » Elle ne peut tellement pas s’en passer qu’en dehors de ses responsabilité à La rose des vents, elle se paie le luxe de cumuler un autre métier : chaque année, elle est en effet responsable des « accréditations presse » pour le Festival d’Avignon ! Une nouvelle occasion de rencontrer des gens, des oeuvres, et un moyen comme un autre, comme elle le souligne, de « rester en éveil par rapport à mon métier, garder mon fil de spectateur et ma conscience »…

En attendant d’autres oeuvres à faire passer, d’autres rencontres à orchestrer, d’autres cultures où s’immerger, on laisse Muriel Bessière retourner à ses occupations, à son travail de fourmi. Un travail qui, finalement, est au moins autant celui d’un pyromane que d’un pompier – où il n’est finalement pas tant question d’éteindre des incendies que d’allumer des feux, et d’entretenir des flammes.

Bruno Caillet et David Sanson
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