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Histoires de revendications
Lorsqu’en 2003, le Théâtre d’Arras entame sa mue architecturale, Max Gaillard, directeur depuis 1991, y affiche les mots suivants : « Théâtre missionné en chantier, scène nationale en devenir ». Facétieuse manière de sceller le destin du site à l’obtention du label de Scène Nationale.
L’histoire récente du Théâtre d’Arras, c’est en quelque sorte l’histoire de deux promesses de mutation : celle d’un lieu historique qui tend à être rénové, et celle d’une structure dont l’activité appelle reconnaissance. Si l’inauguration du théâtre d’Arras vient signer la fin des travaux, le statut de la structure est toujours, lui, en chantier. Ainsi, lorsque l’on interroge Max Gaillard sur sa fonction de directeur de Scène Nationale, il rectifie le tir avec ardeur : « Je ne suis pas directeur de scène nationale, je suis directeur d’un théâtre autoproclamé scène nationale. Tout le monde dit qu’il serait logique que le label de Scène Nationale soit attribué au Théâtre d’Arras, mais à un moment donné, personne ne prend de décision. A force de dire qu’on était Scène Nationale en devenir, on a fini par décider qu’on l’était devenu. »
Ce petit fragment de discours rapporté en dit long sur le souffle militant qui anime cet enfant du Théâtre Populaire, colore l’identité de toute une équipe, et pimente un projet artistique.
Lorsqu’en 1991, la direction du Théâtre d’Arras est proposée à Max Gaillard, le théâtre est un théâtre municipal dans le sens où l’on pouvait l’entendre dans les années 1950, c’est-à-dire, assigné au principe de saison culturelle municipale et assujetti au pouvoir local.
La première mission du nouveau directeur est donc de poser un geste politique fort : « La condition à l’acceptation du poste ? qu’il n’y ait plus de contrôle a priori de la commission municipale. » Très vite, il dépossède le théâtre de l’adjectif « municipal », pour « signifier au public qu’il n’était pas sujet à la main mise de la ville sur les programmes artistiques ».
Lorsque donc en 1991, il accepte le poste, le théâtre est en chantier, à tous les niveaux. Entreprise bien palpitante pour cet indocile amoureux des défis à relever qui, en même temps qu’un projet artistique à dégager, doit proposer un projet de rénovation du théâtre.
C’est donc avec l’enthousiasme revendicatif propre aux projets d’envergure que le nouveau directeur rompt avec l’idée de saison culturelle municipale pour imposer celle de saison théâtrale
L’art du grand écart
Inventer une saison théâtrale, c’est là une part majeur du métier de directeur. Même si Max Gaillard considère les éléments de son équipe comme des référents potentiels, en matière de programmation, c’est lui qui tranche.
Quand on l’interroge sur la spécificité de sa ligne artistique, il coupe court pour imposer une distance par rapport au consensus : « Je suis un peu réservé sur cette question de ligne artistique d’une scène nationale. Je n’ai pas de ligne artistique personnelle. J’aime le bon théâtre, je ne suis pas défenseur d’une esthétique particulière. »
Ayant cependant à faire des choix, à dégager des lignes de force, Max Gaillard a opté pour que le Théâtre d’Arras, riche d’une salle de concert, fasse la part belle à la musique contemporaine. C’est particulièrement autour de l’idée de dramaturgie du concert que le Théâtre d’Arras articule sa programmation. Elle est bâtie sur l’idée que la musique n’est pas qu’un élément de décor sonore, mais qu’elle peut être constitutive d’une dramaturgie. Max Gaillard avance, à ce sujet, des partis pris tranchés : « J’en ai marre que les seuls concerts que l’on entende, ce ne soit que Mozart et ˝Beethov˝, ça va, on connaît. On peut aussi tenir un discours offensif, en disant que la musique du XXe siècle, c’est déjà l’histoire, donc si on arrête notre intérêt à l’histoire au XVIIIe, ou XIXe siècle, on risque quand même de se trouver face à un sacré problème. » Voilà le discours qu’il tient au public. C’est aussi parce qu’il tient ce genre de propos que le public suit et que certaines œuvres ont la possibilité d’être découvertes. Programmer, c’est participer pleinement de la vie intellectuelle d’une cité. C’est aussi prendre sous sa responsabilité des parcours singuliers de spectateurs : « Je suis partisan du grand écart.» Un directeur, ce serait celui qui saurait proposer des œuvres exigeantes, parfois difficiles d’accès, et qui aurait dans le même temps la capacité de programmer des spectacles grand public. « Ma boulangère, quand elle regarde le programme du théâtre et qu’elle ne connaît aucun nom, elle me dit "Il n’y a rien cette année dans votre théâtre !˝. Et donc, je m’arrange chaque année pour que ma boulangère ne puisse pas me dire cela », résume Max Gaillard.
Car pour qu’un public écarté de la vie culturelle puisse franchir la porte d’un théâtre, et surtout ait l’envie de renouveler l’expérience, la route est longue. Elle ressemble étrangement au labeur de ces araignées qui, en puisant dans leur propre chair, tissent les fils fragiles et sinueux aptes à créer des chemins inédits. Permettre des passerelles d’une œuvre à l’autre, créer des points de fuite et des ponts. Il s’agit aussi de forger un socle de référence sur lequel les spectateurs peuvent s’appuyer pour, ensuite, inventer eux-mêmes leurs propres parcours.
Théâtre d’Arras rénové, scène nationale en friche
Max Gaillard n’entend pas conduire le Théâtre d’Arras derrière son seul bureau, ni laisser gangrener son projet artistique par le poids de plus en plus accablant de la gestion financière. Sous l’égide de cet homme du corps à corps, le travail d’action culturelle n’est pas le seul fait des « responsables des relations publiques ». « La mission d’action culturelle, c’est le fait de la globalité du personnel. Quand je tiens des discours sur la musique savante du XXe siècle, je pense tout à fait faire un travail d’˝action culturelle˝. »
Loin d’être liberticide, la contrainte est bien souvent génératrice d’imagination. Ainsi, les quatre années de travaux au Théâtre d’Arras ont été l’occasion d’être sur le qui-vive, d’inventer, de développer des expériences singulières avec les publics. « Avant d’être national, il faut trouver une légitimité locale, assène Max Gaillard. « Pendant les quatre années de fermeture, on a fait beaucoup de choses à domicile, souvent c’est moi qui accompagnais les artistes pour aller chez les gens. Je considère cela comme extrêmement important ». C’est donc sans grand scepticisme que l’on reçoit la déclaration suivante : « Si je me suis engagé dans ce métier, c’est parce que je ne voulais pas que le théâtre soit bourgeois. »
Il est tentant d’interroger un directeur d’institution « conçue pour l’art » sur le regard qu’il porte sur des lieux dits « intermédiaires », qui inventent d’autres chemins de production et de diffusion. Il reçoit la question avec un scepticisme taquin, puis rectifie avec fermeté : seule la politique d’un lieu serait garant d’un travail dit « de friche », et non la nature originelle de ses bâtiments. « Je rêve de faire un théâtre qui soit aussi une maison des jeunes et de la culture. Je rêve d’un lieu qui soit ouvert, où il y ait des revues de théâtre, un lieu où les gens viennent s’installer, discuter, débattre. Que ce soit un ancien puit de mine, ou un théâtre historique du XVIIIe rénové ne change rien. J’entends que la Théâtre d’Arras soit une friche aussi. »
La formule est audacieuse pour un théâtre qui vient de rénover un outil – la scène à l’italienne – encore contesté il y a quelques décennies, et dont la friche semblait l’exact antipode. Cette revendication indique bien que la carte théâtrale a changé. Les lieux de théâtre ne peuvent plus se vivre selon l’antagonisme radical qui opposait il n’y a pas si longtemps des espaces nouveaux, propices à l’éclosion de formes nouvelles, à des lieux d’art admis comme tels , gelés par les voies « balisées » de l’institution.
Embrasé par le verve revendicative de son directeur, le Théâtre d’Arras est un de ces espaces de partage pour lesquels la qualité de la réception des œuvres est primordiale. Cette politique paraît peut être évidente. Elle l’est moins lorsque l’on considère que l’approche marketing contamine de plus en plus le monde culturel.
Il s’agit pour Max Gaillard de conduire une équipe pour qu’elle soit la plus disponible possible à l’égard des spectateurs. Travail fragile, long, dont la reconnaissance est parfois moindre. L’image du tuteur peut peut-être en rendre compte : pouvoir susciter l’éclosion, accompagner, et avoir la finesse de s’effacer pour que l’expérience du spectateur ne reste pas embryonnaire. |
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