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Rideau. Jacques Nichet s'en va. Il quitte le Théâtre national de Toulouse, qu'il a dirigé depuis 1998 en collaboration avec Richard Coconier puis Jean Lebeau. Les histoires d'amour finissent mal, en général, pensez-vous ? Eh bien, pas cette aventure passionnante. Le bilan de Jacques Nichet au TNT est excellent, « c'est un théâtre magnifique, un formidable outil dont il faut saluer les artisans (Dominique Baudis entre autres) », dit-il, fier de quitter le navire en bon état de marche et en bonne santé. Son départ, personne ne s'y attendait, et il aime ça : « Dans le métier, il est de coutume d'exercer jusqu'à 70 ans. A 65 ans, j'ai senti qu'il fallait boucler un cycle, j'ai décidé de me surprendre moi-même en forçant le destin... La vie n'est intéressante que si elle est surprenante ! » Imprégné d'une esthétique de la surprise au sens où l'entendait déjà le grand Marivaux, personne n'aurait pu empêcher Jacques Nichet d'étonner jusque dans ses adieux à Toulouse, avec sa dernière création intitulée Le Commencement du bonheur. Partir sur un « commencement » n'est pas le moindre paradoxe de ce créateur qui, pour l'occasion, osera ses premiers pas sur scène. Ultime rebondissement d'une belle carrière, le rideau de la grande scène du TNT se lèvera, du 3 au 26 mai prochain, pour la première et pour la dernière fois sur un directeur toujours attentif aux contemporains, n'hésitant pas à travailler avec des auteurs comme Dario Fo ou Daniel Keene.
L'homme poétique se méfie des illusions Si son dernier spectacle est une sorte de mise en scène de ses adieux, sa conception vient de plus loin. C'est le point d'orgue de l'aventure d'un metteur en scène épris de poésie. Adaptation de six des vingt-quatre Operette Morali , dialogues philosophiques du grand classique italien Giacomo Leopardi, Le Commencement du bonheur est explique-il, « une rêverie, une nuit d'insomnie dans laquelle les personnages de Leopardi apparaissent telles des marionnettes métaphysiques. Perdus dans un monde infini, traversé d'illusions dont ils se nourrissent pour survivre. » Entrecoupée de lectures de poèmes divers, la mise en scène tient du « récital poétique », précise Jacques Nichet, et relaie une réflexion « à la fois pessimiste et tonique » partagée par l'auteur du XIXe et le metteur en scène contemporain, selon laquelle la seule illusion qui compte est la poésie, le seul mensonge vrai le théâtre. « A rebours de l'homme politique, qui promet, qui produit des illusions, l'homme poétique se méfie des illusions. » Fort de ce credo, Jacques Nichet a initié depuis neuf ans au TNT des activités « non répertoriées » à côté des grands spectacles, et a ainsi permis d'attirer au théâtre des jeunes, des handicapés, des classes, divers publics qui n'ont pas accès à la poésie. Pour l'amour des mots. L'homme de scène, dont le phrasé adopte le calme et l'assurance d'un comédien aguerri, a aussi appris la langue des pédagogues. « La mémoire est un merveilleux outil au service de l'homme, à force de la laisser dans des machines on risque de s'appauvrir », pense-t-il à voix haute. Le théâtre et l'école ont donc tout intérêt à travailler ensemble, « mais, à condition, prévient-il, de ne pas scolariser le théâtre ni non plus de théâtraliser l'école ».
« Elargir le cercle des connaisseurs » et faire émerger les vrais talents Et quand on lui demande si les directeurs remplissent bien leurs salles, Jacques Nichet réoriente le débat. « Il y a une vraie demande, constate-t-il, le problème, insoluble, était déjà posé par Brecht en son temps et reste intact : "Comment élargir le cercle des connaisseurs ?" ». Solidaire du cercle des poètes vivants, Jacques Nichet n'a pas vocation à apporter de réponses au débat. Sur le point de passer le flambeau à la jeunesse, celui qui s'est lancé dans la mise en scène en 1964, depuis l'Ecole normale supérieure, en fondant le Théâtre de l'Aquarium, est le témoin d'une évolution inespérée du théâtre en France. « Quand j'ai commencé, il n'y avait que Jean Vilar, et sa petite troupe du TNP dans un château! Aujourd'hui, Avignon accueille 500, 600, voire 700 spectacles off ! » Un enthousiasme qui n'empêche pas l'homme d'expérience de s'inquiéter devant le « turn-over » des œuvres littéraires qui envahissent le commerce. Comment faire émerger les vrais talents, voilà une question cruciale pour l'avenir de notre civilisation. Cela dit, sa voix reprend une tonalité plus légère pour évoquer sa vie après Le Commencement du bonheur. Président d'honneur des Saisons de la marionnette 2007-2009 (organisées par Themaa), c'est l'occasion pour lui de mettre un pied dans ce monde qui l'attire depuis longtemps. Aider les marionnettistes à conquérir un public d'adultes, bien sûr, c'est un enjeu intéressant mais lointain... Une petite mort au TNT, puis une renaissance du côté de la marionnette, tout cela prend du temps, et exige un sérieux apprentissage. « Je préjuge peut-être de mes forces, nous verrons bien », confie-t-il, prudent mais impatient de cette métamorphose promise.
Julie Broudeur |
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