Attention :
Blowin’, nouvelle zone de turbulences chorégraphiques. La frontière entre le plateau et les spectateurs vacille : la dernière pièce de Catherine Diverrès souffle fort sur cette limite, joliment appelée « quatrième mur » par les initiés.
« Parmi toutes mes pièces, explique la directrice du Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne,
c’est l’une de celles qui jouent le plus avec la relation aux spectateurs, on peut les toucher, ceux qui le souhaitent peuvent même danser avec nous. » Et pour une exploration totale de
« la relation libre, directe de la danse avec la musique », la chorégraphe a décidé de passer ses habitudes d’écriture au filtre de l’« improvisation ». Non contente d’amener un percussionniste et un saxophoniste à évoluer au milieu de ses huit danseurs, elle fait monter le public sur le plateau. Soucieuse d’aller jusqu’au bout du « processus aléatoire », elle demande même à chaque programmateur de mettre la main à la pâte et de composer les menus de leurs représentations.
Un art de l’impro
On se gardera donc des clichés : l’« impro » dont il est question ici n’a rien de commun avec un petit miracle de création « à l’arrache » comme il peut en éclore au café du coin, un soir de fête de la musique, c’est bien plutôt le fruit d’un hasard savamment organisé. « Opposition », « unité », « transformation », « accumulation », « quian » (le ciel) et « kun » (la terre) sont les « principes à l’œuvre dans tous nos comportements », précise la chorégraphe,dans lesquels s’origine ce spectacle musical. Dotés de règles particulières – basées sur des associations sémantiques, organiques et dynamiques – leur assemblage est soumis au choix du programmateur un mois avant leur représentation, et donne lieu à un montage imprévu, plus ou moins « séquencé », et en tout cas unique.
Entre chacune de ces séquences s’intercalent, ensuite, des « figures » de trois minutes. Intermèdes non improvisés, autour du grotesque, du lyrisme, d’Eros ou de la nostalgie, ils confèrent une dimension affective au spectacle, et contrebalancent l’abstraction des « principes » sélectionnés. Les protagonistes sont alors véritablement costumés, quand, le reste du temps, ils sont habillés de la façon la plus simple, la moins « narrative » possible. La scénographie, d’une grande sobriété, joue aussi sur les relations entre les danseurs, les musiciens et le public : Laurent Peduzzi a imaginé de relier les spectateurs installés en arc de cercle sur le plateau et ceux de la salle grâce à l’utilisation de petites lampes, posant en ces termes la question de l’« être ensemble ».
L’âme et le corps vagabonds
« D’habitude, observe Catherine Diverrès, on travaille sur l’improvisation, mais progressivement je fixe les choses, alors que, là, ça repose vraiment sur la spontanéité du danseur, avec, en même temps, des règles du jeu assez précises.» Constatant que Blowin’ a quelque chose de plus léger que ses précédentes créations, toujours « un peu chargées en sens », et qu’elle interroge la notion d’« air du temps » comme beaucoup de chorégraphes aujourd’hui ; elle refuse de considérer sa carrière comme une ligne droite. Au contraire, son idéal est « de fouler les terrains qu’on ne connaît pas ». D’une pièce à l’autre, elle élabore des univers très différents : plutôt baroques, ou plutôt tragiques, ou plus lyriques… Même si elle reconnaît volontiers être une « charnelle de l’abstrait », telle que l’a définie Irène Filiberti : « De l’abstrait », « parce qu’un corps sur un plateau, ce n’est pas naturel, qu’il y a forcément une distance à avoir » ; et « charnelle, ajoute-t-elle, oui, parce que notre véhicule, c’est les corps, mais ça devient vraiment intéressant quand, avec les corps, on peut créer un discours plus désincarné, plus fantomatique, une distorsion entre la dépense physique et quelque chose de l’ordre de l’intouchable. »
A la fois exigeante et lucide, Catherine Diverrès évoque aussi le risque de « s’autociter » en vieillissant, et mise sur les rencontres et des collaborateurs « qui vous remettent en question ». Depuis la résidence en Sicile qui a donné naissance à Cantieri, en 2002, elle se sent même l’âme et le corps prêts à vagabonder sur les routes d’Europe du Sud. Un projet l’attend en lien avec l’Espagne – où elle a d’ailleurs organisé cet automne, à l’invitation de l’ambassade de France, un atelier à partir de Blowin’, dans le cadre d’un pôle de création franco-espagnole. Mais l’attente d’un financement est un temps suspendu qui rend difficile d’« enclencher le mécanisme de rêve, de projections ». Pourtant, s’il y a une chose importante, à ses yeux, alors qu’elle s’apprête à quitter le Centre chorégraphique de Rennes qu’elle dirige depuis 1994, c’est bien d’incarner ces vagabondages : « Que chacun ne reste pas dans sa petite maison mais qu’il y ait de véritables croisements. »
Julie Broudeur