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Jean-Marie Hordé
Diriger un théâtre, et alors ?
Jean-Marie Hordé dirige depuis près de vingt ans le Théâtre de la Bastille, à Paris. Dans un essai qui vient de paraître aux Solitaires intempestifs, il s’interroge, non sans jeter quelques pavés dans la mare culturelle, sur les désirs et motivations qui sous-tendent l’exercice de la direction d’un théâtre.
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« Au 76 de la rue se trouve le théâtre de la Bastille, une importante salle parisienne dédiée à la création contemporaine de théâtre et de danse », signale l’encyclopédie en ligne Wikipedia lorsque l’on flâne à la recherche d’informations sur l’histoire de la rue de la Roquette, cette artère aujourd’hui fort prisée des noctambules parisiens, qui relie la place de la Bastille au cimetière du Père Lachaise en passant par la place Léon Blum. Autant de noms qui sont les marqueurs d’un Paris populaire, révolutionnaire et gouailleur.
Le Théâtre de la Bastille y est né dans les années 1970, avant que l’entourage ne devienne branché. Dans ce qui fut un cinéma de quartier, le Cyrano, Henri Ronse (qui fut également co-fondateur, avec Roger Borderie, de la revue Obliques), y installa d’abord sa compagnie, le Théâtre Oblique. Un autre metteur en scène, Jean-Claude Fall, aujourd’hui directeur du Centre dramatique national de Montpellier, reprend le lieu en 1982. A l’enseigne du Théâtre de la Bastille, il ouvre délibérément les deux salles (le balcon de l’ancien cinéma a été transformé en seconde salle) à la création et l'émergence théâtrale et chorégraphique. Le Théâtre de la Bastille devient alors un lieu-phare dont l’identité est vite associée à la découverte de nouveaux talents. Mais cette réputation flatteuse repose sur un équilibre économique des plus fragiles. Et en 1989, c’est un théâtre au bord de la faillite que reprend Jean-Marie Hordé, qui en est toujours le directeur.
Cette histoire singulière fait que le Théâtre de la Bastille n’a toujours pas de réelle existence institutionnelle. Ni Centre dramatique, ni théâtre municipal, et pas davantage « théâtre privé », le Théâtre de la Bastille, d’un point de vue administratif, « n’est nulle part », comme le rappelle Jean-Marie Hordé dans une note, en ouverture de Un directeur de théâtre, ouvrage qu’il vient tout juste de faire paraître aux Solitaires intempestifs. Pour autant, une fois situé ce contexte, il ne s’agit pas dans ces pages de faire album en égrenant, année après année, les temps forts du Théâtre la Bastille. Il sera bien davantage de la relation d’un directeur à son théâtre, comme aux artistes qu’il y invite ; et au-delà, des enjeux qui motivent la direction d’un théâtre. Sur un tel sujet, il faut bien le dire, la littérature n’est guère abondante. Et les réflexions que livre Jean-Marie Hordé arrivent de surcroît à un moment où, lui semble-t-il, « ce qui fit la dignité du théâtre public a sombré ».
Le livre s’ouvre sur une citation supposée de Patrice Chéreau : « Il y a ceux qui font et les autres. » Il faut entendre, en sous-texte, cette question : que fait donc un directeur de théâtre ? Ou en d’autres termes, que pose d’emblée Jean-Marie Hordé, « peut-on diriger pour le plateau sans diriger à partir du plateau ? » S’il n’est pas lui-même « artiste », quelle légitimité a donc celui (ou celle) qui prétend régenter l’exercice d’un théâtre ? « Les dernières décennies, observe Jean-Marie Hordé, ont vu s’accentuer la place du metteur en scène un peu partout en Europe et en France particulièrement. Il est le directeur le plus légitime, “le patron”, le tenant du répertoire, l’espoir des acteurs qui attendent son engagement, l’intellectuel qui intervient dans la presse de temps en temps, l’interlocuteur du ministre et de ses représentants. Dans le monde du théâtre public qui m’occupe principalement, il est nommé par ce dernier, d’où s’ensuit un curieux ballet, pas de deux à plusieurs temps, où l’un flatte l’autre, où l’autre mesure la notoriété de son interlocuteur pour savoir jusqu’où aller et avec qui sortir le soir, jeu de dupes plus ou moins lucides, généralement chorégraphie bien réglée qui ne laisse rien paraître du mépris qui souvent sépare ces faux complices. Reste que sur cette évidence qu’un théâtre doit être occupé par des artistes, s’est installée une règle du jeu, jalousement gardée par le petit club des metteurs en scène “nommables”. […] Sous son couvert, un certain nombre de questions sont esquivées, qui pourtant déterminent fondamentalement la vie du théâtre. »
Jean-Marie Hordé ne se contente pas de lancer ce (joli) pavé dans la mare… Etant entendu que « diriger ne peut se réduire à programmer », (parce que « ce mot banalisant ne désigne rien des responsabilités prises ou évitées, des engagements tenus ou trahis, des utopies partagés ou dissimulées, des relations réelles qui génèrent aussi des relations “au monde” plus ou moins débattues, partagées, ébranlées »), Jean-Marie Hordé, tout en distinguant ce qui, dans la direction d’un théâtre, relève d’une fonction ou d’un métier, s’emploie à discerner le désir qui devrait en fonder la nécessité.
Affaire de saveur autant que de savoir, la direction artistique d’un théâtre ne peut s’abstraire du plateau, son c½ur battant. Mais, demande Jean-Marie Hordé, « y a-t-il une action du regard qui puisse suppléer l’expérience de la scène ? L’acte de regarder peut-il être une expérience féconde et suffisamment bouleversante pour suppléer l’épreuve directe de la scène, et cela à quelle condition ? » Les réponses, forcément personnelles (mais pas exclusivement), qu’il apporte à cette question sont parmi les plus belles pages de l’essai qui paraît aux Solitaires intempestifs. Et à partir de cette expérience du regard et ce qu’elle raconte, qui fonde une relation et ramifie ses multiples implications, Jean-Marie Hordé se pose en contradicteur de bien des discours convenus sur la démocratisation culturelle, et en appelle à la réactivation de liens effacés entre art (esthétique) et politique : « La question n’est pas d’abord celle de la démocratisation culturelle, mais celle du renouveau artistique en tant qu’il féconde le sentir. »
Cette mission est celle du théâtre de la Bastille. Elle est forcément aventureuse, ce qui explique sans doute, pour une part, le sous-financement chronique qui fragilise son édifice (Jean-Marie Hordé y fait allusion, sans s’appesantir sur le sujet). En effet : « Ce qu’il faut tenter au théâtre ne saurait devenir programmatique. Le projet n’est que la nécessaire balise à éviter. Ce qu’il faut tenter n’est pas le prévu mais ce qui lui échappe. Là est le désir, là est le renouvellement de la force, là est la joie d’une rencontre attentive. Là se croisent les chemins de l’intuition, de l’imaginaire et du réel infini. »

Dominique Vernis

Jean-Marie Hordé, Un directeur de théâtre. Pour un théâtre singulier, Les Solitaires intempestifs, 2008, 184 pages, 14 ¤
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