Quatre dalles de béton, dont une est cassée. Autour, de la végétation et une rambarde de métal, sans doute récupérée sur un chantier du coin. Sous les yeux de Philippe Durand, l’ensemble devient un yacht, évocation bricolée des riches bateaux qu’on aperçoit en arrière-plan. Dans l’espace haut de plafond du Centre Photographique d’Ile-de-France (CPIF), les photographies d’
Offshore exposent voitures, bateaux, maisons, sur fond de palmiers des Caraïbes. Parti en 2006 dans les îles grâce à une allocation de recherches, l’enseignant aux Beaux-Arts de Lyon n’en a pas ramené des souvenirs de vacances, mais les instantanés d’un réel contrasté. A une exception près, l’humain est absent, disparaissant derrière les objets de la société de consommation, saisis ici dans leur (in)utilisation réelle. Entre les fantasmes des Occidentaux et le quotidien des habitants, l’abîme est aussi grand que la montagne « A vendre » exposée en 3x4 m au CPIF.
Ambivalence du réel
Si Philippe Durand photographie des situations plutôt que des personnages, c’est pour développer une forme d’œuvre plus abstraite, une
« métaphotographie, une photographie qui donne à voir une chose et fait penser à une autre ». Comme ces boîtes-aux-lettres qui ressemblent à des coffres-forts ou ces
Végétations électriques qui imitent les réseaux de communication globale, les métaphotographies soulignent l’ambivalence du réel, dans un refus de mise en scène assumé :
« On peut faire des liens entre mon travail et la notion de sculpture de trottoir de Raymond Hains. » Des lampadaires aux panneaux publicitaires vides, les sujets sont ici des sortes de ready-mades publics, sculptures quotidiennes dans l’espace commun. Comme des pédalos abandonnés sont devenus dans une autre série la métaphore d’une dépense d’énergie démesurée (
RTT, 2000), le quotidien prend dans
Offshore un sens nouveau.
« J’aime aussi beaucoup cette phrase de Douglas Huebler [un des quatre représentants de l’art minimal], reprend Philippe Durand
: “Le monde est tellement plein de formes que je ne voudrais pas en rajouter une seule.”
En prenant les formes déjà présentes,
et seulement en tentant de les lire, elles peuvent devenir plus que ce que l’on peut faire. » D’où les nombreuses séries, des reflets de vitrines des
Années nonante aux enseignes de
A lot, qui prennent pour décor l’espace urbain et ses joyeux hasards.
Un art poélitique
Si ses situations ne sont pas mises en scène, Philippe Durand ne travaille pas sans références artistiques. Le photographe cite les auteurs qui influencent son univers : Baudelaire, Lewis Caroll, Walter Benjamin. Il préfère les littéraires aux politiques, et revendique un art où le poétique l’emporte.
« On pourrait inventer un néologisme : le “poélitique”, sourit-il.
Ce n’est pas un art de la dénonciation mais qui énonce. Le fait même qu’on en parle suffit. » Brun, les lunettes rondes, les gestes ouverts, il décrit ses œuvres aux multiples interprétations possibles :
« Je ne veux court-circuiter aucun regard. Je pense que le fait qu’il y ait beaucoup de lectures possibles permet à la personne de faire son chemin et c’est plus efficace. » Un art engagé ?
« Non. Sinon je vais me retrouver dans une position de militant, ce que je cherche à tout prix à éviter. Mon point de vue serait plutôt celui de Montesquieu dans les Lettres Persanes
: Il y a un schéma de société qui s’offre à vous, comme si vous lui étiez totalement étranger, et vous en pointez des aspects bizarres. C’est plutôt ça qui m’intéresse. » Et pour les révéler, rien de tel que le grand voire très grand format. Calqué sur ceux de la publicité, il permet une
« approche physique de la photographie », avec le même impact sur le visiteur qu’un grand panneau dans les couloirs du métro. La vie citadine, avec ses affiches et sa sociologie particulières, inspire Philippe Durand. Avec une revendication « poélitique » évidente :
« Que la ville devienne un espace de jeu. »Pascaline Vallée
Philippe Durand, Offshore, du 22 septembre au 21 décembre au Centre photographique d’Ile de France.
www.cpif.net Egalement du 27 novembre au 10 janvier à la galerie Laurent Godin, Paris.
www.laurentgodin.comwww.philippedurand.fr