Larmoyer indéfiniment sur la poussière de l’art dramatique, n’avoir d’yeux que pour la naphtaline et le formica ne sont pas les choses qui tiennent en alerte Mikaël Serre, metteur en scène franco-allemand qui transite entre Berlin, Paris, et Villeneuve d’Ascq, à La rose des vents. Il semble à des kilomètres des principes dogmatiques, qu’ils soient datés, ou ultramodernes. C’est vrai, il estime qu’un artiste doit aussi savoir attraper les balles en plein vol, avancer au filet pour se coltiner la réalité fuyante du monde contemporain. Parce qu’il y a une urgence à dire, à être un organe de réflexion sur le monde… Différemment des médias.
« Quand la télé, les psychiatres, la presse s’emparent d’un sujet, le théâtre se doit, me semble t-il, de proposer son regard spécifique. Beaucoup d’allemands, par exemple, ont été intrigués que, sur un sujet comme les émeutes en banlieue, il n’y ait pas eu davantage de réactivité de la part du théâtre français ». Ce trentenaire ébouriffé à l’allure vaguement désinvolte manifeste un penchant net pour les reprises de volée et les trains à grande vitesse.
Lorsqu’on le rencontre à Paris, il sort de celui qui le ramène de Berlin, du festival F.I.N.D de la Schaubühne, une plateforme de rencontres artistiques, informelles, avec la Palestine en focus. Berlin, creuset artistique pour Mikaël,
« là où tu vas différemment au théâtre, dans des salles pour 700 places où n’en sont occupées que 300 sans que ce soit si grave », là où réside notamment cet auteur qu’il traduit et met en scène depuis qu’il a entamé son trajet théâtral. Marius von Mayenburg, auteur associé à la Schaubühne, partage sûrement avec le metteur en scène un goût pour les langues taillées à même les planches, façonnées pour elles, et dégagées des impératifs du littérairement-correct à la française. Si Mikaël aime fouiner dans des contrées inconnues, il le fait donc souvent de concert avec cet auteur, sans que la curiosité réciproque ne s’étiole. «
Marius a beaucoup évolué, s’est posé beaucoup des questions. Son questionnement est rendu possible parce qu’il vit quasiment à la Shaubühne, il y suit les problématiques des comédiens et du metteur en scène, les intègre, scrute le plateau à la loupe. C’est flagrant dans sa manière d’écrire. » Si Mikaël Serre est aux aguets, il prend également le temps des compagnonnages, et celui de laisser flotter les silences dans la conversation, comme si la réponse était décisive pour lui-même.
« J’ai lu tard, vers 18 ans. Ensuite, j’ai beaucoup lu, mais j’ai aussi beaucoup observé avant. » Observer sera son premier choix professionnel. Les Beaux Arts de Saint-Etienne puis une brève expérience
« trop solitaire et peu signifiante » dans l’envers de la scène, comme photographe de plateau. Il en conserve un sens du cadre, des focus et des profondeurs de champ, mais c’est surtout la temporalité du théâtre, son orchestration, qu’il évoque : «
J’aime les pièces de Martahler aussi parce qu’il joue avec l’ennui. Des fois, je m’endors pendant un quart d’heure, après je reviens, on pense à autre chose, et hop il nous surprend ! Marthaler est musicien, il possède ce savoir-faire, il est à mille lieues du dilettantisme et parfaitement conscient de ce qui se passe en salle. » Davantage qu’à la photo, il se réfère au cinéma, celui de Cassavetes, notamment, et à la danse, dont il se regorge à l’époque où le théâtre ne semblait pas s’adresser à lui, «
parce que certains en avaient fait un temple, inaccessible, déconnecté ». C’est à l’Ecole Internationale de Théâtre Jaques Lecoq qu’il affine une écriture à fleur de plateau, dégagé du primat du texte littéraire, affranchie de cette dette que la scène conserverait envers la feuille. Dans ce vivier de jeunes artistes, dans
« cette école du regard, où on t’apprend à sentir les équilibres, les axes du plateau, ses règles fondamentales », il récolte quelques acteurs pour arpenter les textes de Marius qu’il découvre lors de répétitions en Allemagne. Il les traduit instantanément, deux pièces d’un coup, « sans
demander l’autorisation à quiconque. C’était un truc énorme, en sortant de Lecoq, traduire deux pièces et monter les deux. J’aime ce genre de défis et ça m’excite de ne pas comprendre, d’être face à des problématiques de mises en scène qui t’obligent à prendre des risques ». Il fait en sorte que les textes de Marius soient traduits en russe pendant qu’il joue à Moscou
Visage de Feu. «
J’aime être dans une démarche qui ouvre vers l’Ailleurs », explique-t-il.
Cette ouverture, ces connexions avec l’Ailleurs sont rendues possibles par son rejet des protocoles habituels : «
La pièce de Marius que je mets en scène en janvier1, il l’a écrite l’été dernier ! Je ne me vois pas dépendre d’un système qui m’obligerait à attendre un, deux, trois, quatre ans pour traduire et monter une pièce. Je n’aurais plus envie de la monter. Alors je traduis et je monte. Les auteurs qui écrivent aujourd’hui doivent être montrés maintenant, et pas forcément dans 4 ans. Il faut que ça aille très vite. Certains textes réclament une scène immédiate. Est-ce que la pièce va durer et entrer dans un répertoire, je n’en sais rien, mais je sais que certaines pièces s’épuisent avec le temps. »Suspicieux envers la tendance littéraire du théâtre, irrité par les lourdeurs de production, Mikaël Serre semble pour autant loin du cynisme qui démange tant les artistes sûrs de leurs combats (et surtout ceux gagnés d’avance). Loin aussi des contestations confortables qui snobent tout rapport au patrimoine et à la tradition. Il est enthousiaste à l’idée de «
voir le théâtre actuel s’ouvrir sur l’extérieur, transposer de manière intime un vécu contemporain, se réapproprier le monde. Je pense que le théâtre a longtemps été en retard, mais qu’il s’ouvre grâce à de gens qui s’intéressent à la vie comme elle s’élabore en ce moment et à la manière de la raconter ».Mikaël Serre aime les histoires. Celles, improbables parfois, que l’on débusque dans la presse sensationnelle mais qui façonnent en douce nos mythologies modernes. En se lançant dans une cavalcade narrative, il évoque ce biopic déconcertant comme en fabrique le rêve hollywoodien, l’histoire d’ «
Anna Nicole Smith, cette américaine qui avait des seins énormes, qui s’est mariée avec un milliardaire très vieux. Elle avait un fils qui s’appelait Daniel qui s’est suicidé deux jours après que sa mère accouche d’une petite Danielynn qui, elle, est toujours en vie. Elle, la mère, s’est suicidée trois mois après. La mère et le fils sont tous les deux enterrés aux Bahamas. Cette fille qui vient du Texas, la mère de Daniel et Danielynn, voulait depuis toute petite ressembler à Marilyn Monroe, elle a rencontré un photographe, s’est fait siliconer les seins, elle est devenu vedette de playboy, des seins de plus en plus gros… Elle a commencé à devenir énorme, dépressive, malade, et elle a donné naissance à cette petite fille... Lui, le fils, c‘est un enfant tout maigrichon par rapport à cette super-mère qui faisait des films érotiques. Je me suis intéressé à cette histoire parce que j’ai trouvé des lettres où Anna Nicole Smith parlait de sa mère en disant à peu près : “Je hais ma mère, elle est jalouse de moi, je l’aime mais ça me rend triste.”
C’est exactement ce que dit Treplev dans La Mouette
. J’ai mis ces histoires en échos, j’en ai fait un labo. C’était HHH.
J’aimerais donner de l’ampleur à ce projet ».L’histoire qu’il a choisie pour le prochain festival NEXT de la Rose des Vents
2 est basée sur la pédophilie, sujet qu’il envisage comme un défi, parce qu’il pose les limites de l’identification et de la distance. «
C’est le moment où on ne peut pas regarder l’autre comme un monstre sinon on rentre dans le même processus que le bourreau avec sa victime, on la déshumanise. Je suis dans un processus d’ouverture et pas de condamnation des salauds. Parce que c’est nous aussi, et que tout le monde lit la presse pour voir si on partage ou non des rictus avec ce genre de bourreaux. »Quand on l’interroge sur les projets qu’il couve et les artistes qui le stimulent, il parle de son attrait puissant pour Fassbinder, dont il pense qu’il aurait aujourd’hui conservé toute la hargne avec laquelle il s’emparait du monde. Si dialogue il y a, il s’effectuera dans une complicité intime, assurément.
Propos recueillis par Eve Beauvallet le 10.11.20081 Cible mouvante, texte Marius von Mayenburg, ms. Mikaël Serre, du 20 au 23 janvier à la Condition Publique, Roubaix, coproduction avec La rose des vents.
2 Requiem pour un enfant sage, d'après T'as bougé de Franz Xaver Kroetz, ms. Mikaël Serre, les 4 et 5 décembre à La rose des vents, dans le cadre de Next Festival.