Une jeune femme accueillante et chaleureuse nous reçoit, tout juste de retour de Villeneuve d’Ascq. Sophie Rousseau, artiste associée à La rose des vents, revient généreusement sur sa rencontre avec le théâtre. Jeune étudiante, elle découvre le travail de Jean-Michel Rabeux à La rose des vents, une rencontre, «
un choc », «
un échange entre deux humains ». Elle travaillera à ses côtés pendant près de huit ans avant que l’équipe de la Scène nationale de Villeneuve d’Ascq ne lui donne carte blanche. Sophie Rousseau revendique la filiation et la transmission du metteur en scène, sa soif du plateau, sa volonté d’aller jusqu’au bout, son attention portée à la réception et aux publics. Elle rejoint le collectif TRANS fondé par Jean-Michel Rabeux et Clara Rousseau afin d’aider la visibilité des jeunes compagnies et la maîtrise des outils administratifs.
Pour Sophie Rousseau, le théâtre c’est le sensible, le ventre, quelque chose qui peut se communiquer et qui bouleverse, un endroit qui existe et une mise à nu, une transparence et une énigme. Il s’agit de prendre des risques. Sophie Rousseau tente le basculement, le saut, le lâcher prise, part du vide pour réinventer le rien :
« Ne pas avoir peur de la panique, du vide, pour que cela soit vivant, être attentif à la chose qui existe et faire confiance à ce qui est en train de naître, même si tu l’as rêvé. » Pour soutenir ce vide, des rêves et des images : portes d’entrées aux sensations. Ce lâcher prise, c’est aussi
« accepter d’être moins propre…pas que ça soit sale pour être sale…laisser une ouverture aux accidents… apprendre que l’on ne sait pas… ». Les images, les rêves.
« Le sensible va nous faire sens, écho, contredire le texte. » Prise de risque qu’elle demande aussi à ses comédiens, chez qui elle cherche avant tout la singularité et non l’originalité :
« J’aime les acteurs qui sont des gens qui ont une pensée du monde. » C’est bien chargés de ce rapport au monde qu’ils font passer leur texte.
« C’est quelque chose que tu vas tirer de toi même. Tu vas chercher en toi cette chose radicale. » C’est encore du ventre que le comédien défend son rapport au monde. Mise à nu, toujours, le basculement dans l’excès fascine Sophie Rousseau, qui cherche aussi bien dans sa mise en scène, chez le comédien que dans le choix des textes, des auteurs et des personnages qui vont au bout des choses, jusqu’à l’abyme.
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, sa première mise en scène à La rose des vents en 2003, interroge la nécessité de vivre dans un monde absurde, confronte la question du suicide et demande si l’engagement politique peut apporter une réponse à cette angoisse. Ce texte fut le dernier de l’auteur qui mit fin à ses jours. C’est ensuite la Médée de Heiner-Müller
1 qui, bannie, préfère devenir un monstre que de disparaître. Placée dans une position d’exclusion, elle bascule de l’autre côté.
Médée-Matériau ce fut la volonté, pour Sophie Rousseau, de «
foutre une bombe », en réaction à l’exclusion, en refus de comprendre comment l’on fait pour s’accommoder d’un monde qui va si mal :
« Comment peux-tu rentrer chez toi le soir alors qu’il y a des mecs qui vont crever pendant la nuit ? Où est-ce que je justifie mon immobilisme sous prétexte que je ne peux pas changer les choses et où est-ce que je peux avoir une action radicale ? » Ce basculement, cette zone limite, devient support à son prochain spectacle,
Quel chemin reste-t-il que celui du sang ? ou, comment Ulrike Meinhof,
« militante reconnue »,
« doit, à un moment donné, par rigorisme moral, agir autrement et bascule dans la lutte armée ». Ce portrait sera développé à La rose des vents sous forme de laboratoire. Une étape du travail sera ainsi présentée pendant les «
labomatic théâtres », en mars à la Ferme du Buisson, en avril à La rose des vents, en juin pendant le festival TRANS au Théâtre de la Bastille. Partant avec trois comédiennes et le texte de Franca Rame et Dario Fo,
Moi Ulrike, je crie !, Sophie Rousseau explore ce revirement pour
« interroger comment basculer d’un rêve à la tragédie. Tu penses que tu peux changer le monde et en fait tu bascules dans une folie. Ça t’envoie à chaque fois une énergie qui t’invite à une radicalité. Cela me pousse aussi à me demander : et la tienne de radicalité où est-ce que tu peux la mettre ? » Sophie Rousseau est en processus de recherche, elle se documente, fait des rencontres, collecte les matériaux pour s’en imprégner. Il y aura peut-être de la réécriture, explique t-elle, d’autres textes. Certaines pistes, déjà explorées, comme l’historique ou le politique sont abandonnées
« On a déjà essayé, l’appel à la lutte armée avec un vocabulaire des années 70, ce n’est pas possible ! ». La piste qu’ils vont tester : celle du sensible. La création sera ensuite présentée en 2010.
Une autre particularité de Sophie Rousseau : son intérêt porté aux publics. Marquée par sa propre rencontre avec le théâtre, elle s’interroge, dans la lignée de Jean-Michel Rabeux, sur ce rapport, cet échange. Comment faire pour rencontrer des publics ? Comment se passe cette rencontre, ce choc ?
« J’aime bien cette idée de rencontrer des gens qui n’y viennent pas du tout, le choc de deux humains qui se rencontrent. Qu’est-ce qui s’échange ? Moi je fais du théâtre pour ça. » Sensibilisation des publics. Elle monte une adaptation d’une demi-heure de
Roméo et Juliette,
Le Songe de Juliette, en 2006, en cherchant à retrouver l’interdit du couple masculin. Les conditions de représentations furent difficiles. A la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) d’Evry, la confrontation fut violente mais enrichissante
« Et là ça commence, c’était de la folie furieuse, moitié révolution » explique-t-elle. Les jeunes criaient :
« c’est dégueulasse », « j’ai envie de gerber » . La performance se poursuit par une discussion. Prise de parole, échange, enfin l’écoute. S’adressant à une jeune fille :
« on s’est levé vers 7 heure ce matin pour venir monter et tout, tu crois qu’on est là parce qu’on pense que ça ne vaut pas le coup de te rencontrer, tu crois qu’on se donnerait ce mal là ? »«
Du coup c’est devenu quelque chose de super beau » nous dit-elle.
« C’était ça l’ambiance, à la fois hyper tendu et quelque chose qui se passait vraiment.
» La performance est également jouée à Bobigny, Mâcon, Sète, Dunkerque.... Cette expérience la pousse à s’interroger sur une redéfinition de l’espace théâtral hors les murs du théâtre et à vouloir reproduire ce travail de sensibilisation dans un futur proche. A La rose des vents, Sophie Rousseau anime également des ateliers et œuvre cette année sur la construction de cartes postales sonores, collection des mémoires de spectateurs. Les retours sur les spectacles de la Scène nationale de Villeneuve d’Ascq et sur cette parole de spectateurs seront audibles dans le hall du théâtre.
« La mémoire est importante, car le spectacle, une fois achevé, disparaît. Je suis curieuse de savoir ce qui reste d’un spectacle… » Ces cartes postales marquent le soutien réciproque entre La rose des vents et Sophie Rousseau :
« Eux défendent mon travail et m’aident à créer et moi j’ essaie d’aider la maison.
» Sur ses projets futurs, Sophie Rousseau se dit plutôt
« monomaniaque ». Si elle voit quelque chose en train de naître, elle se consacre pour le moment pleinement à la création d’Ulrike.
Propos recueillis par Ophélie Landrin1 Créé en 2006 à la Comédie de Béthune puis à La rose des vents.