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À 31 ans, David Bobee a signé une série de créations reconnaissables aux scénographies fortes qu’il conçoit lui-même, et à la parole directe d’interprètes qui s’en prennent au monde comme il va. Res/Persona, Fées, Cannibales, Petit frère, Dedans Dehors David, Warm, et, aujourd’hui, Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue, naissent de la conjonction entre un lieu et une parole. Une conjonction qui tend à la réaction chimique. Chaque pièce est ainsi plongée dans un bain lumineux coloré réactif particulier. Le studio bleu de solitude d’une étudiante (Res/Persona), la salle de bain verte d’angoisse d’un célibataire (Fées), le loft en blanc d’un couple sans histoire (Cannibales), une rue brumeuse du souvenir d’un accident de la route (Petit frère), le rêve rouge d’un enfant étouffé (Dedans Dehors David), un aérogare gris métallisé (Nos enfants...) campent avant tout des situations où un mutisme se rompt, où une parole surgit. Les interprètes, tout en restant eux-mêmes, ne sont pas porteurs d’intérêts catégoriels mais bien d’une parole commune, ordinairement déniée par une censure qui ne dit pas son nom. C’est qu’un rationalisme obsessionnel, au ton désaffecté, vient justifier les injustices les plus intolérables et culpabiliser la souffrance. À l’opposé de cette confusion, David Bobee crée des univers romantiques, pleins de sons et d’effusions, qui redonnent sa vibration au pathos qu’un tel système politique, aliénant et brutal, engendre – pathos dont la négation obère l’apparition d’une parole propre. Nos enfants... dresse en ce sens la scène la plus directe d’une subjectivité qui se reconquiert dans la position critique, l’auteur Ronan Chéneau prenant en personne la parole au micro, à partir de son propre « je ». Ceci étant dit, par leur esthétique et la personnalité des interprètes, les pièces de David Bobee dépassent le diagnostic politique; elles procèdent plus largement d’un soulèvement déjà en train d’expérimenter des manières de se regarder et de se lier autres que celles, standardisées, du consumérisme.
David Bobee n’est en effet pas né investi de pied en cap de ce génie qu’il possède indéniablement. Celui-ci s’est plutôt développé à la faveur d’une conjonction de circonstances propices, à Caen, entre une filière active Arts du spectacle et le CDN dirigé par Eric Lacascade. David Bobee, qui est, à ses débuts, l’assistant de ce dernier, rencontre alors les artistes avec lesquels il fonde sa compagnie Rictus : les créateurs son Frédéric Deslias (aujourd’hui metteur en scène) puis Jean-Noël Françoise, lumière (Stéphane Baby-Aubert) et vidéo (José Guérak), un premier cercle d’interprètes (Clarisse Texier, Fanny Catel-Chanet, Virginie Vaillant...). Il débauche un étudiant en philosophie, Ronan Chéneau, à la parole farouche. Ce dernier traduit, à la lisière du plateau, le malaise qu’ils vivent ensemble dans les années 2002, alors qu’ils ont 25 ans, cette plainte irrecevable de gensqui devraient être heureux. Ces jeunes artistes ne sont pas simplement des débutants très engagés, puisque lorsque Pascal Rambert (1) vient en résidence, il se pose les mêmes questions esthétiques qu’eux. Ces questions concernent l’interprète, à la fois instrumentalisé et esclave de son image, et qu’il faut chercher à émanciper. Pour David Bobee, rassembler des gens non pour leur technicité, mais pour leur nécessité à tenir une parole sur ce monde comme il va, c’est mener une politique de la scène. David Bobee, à chaque création, ouvre le cercle caennais à de nouveaux interprètes, antidotes à toute constitution d’une « famille ». Pour Cannibales, il a travaillé avec le CRAC de Cherbourg et des artistes circassiens (Nicolas et Claire Lourdelle). Dans sa dernière création, Ronan Chéneau et lui sont allés à Brazzaville rencontrer un chorégraphe congolais, DelaVallet Bidiefono, et des danseurs. David Bobee, sensible à la contemporanéité non pour le plaisir d’être contemporain, mais pour passer par des codes plastiques populaires, construit une œuvre sans frontières, et notamment sans frontières de classe, comme l’illustre le succès de Cannibales à l’Hippodrome de Douai, dont il est l’artiste associé. Ou encore celui de Nos enfants... tout aussi impressionnant à Gennevilliers.
Mari-Mai Corbel*
1. Aujourd’hui directeur du nouveau « théatre2gennevilliers », Pascal Rambert a accueilli la dernière création de David Bobee, Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue. David Bobee par ailleurs continue d’être performeur pour les créations de Pascal Rambert, aux côtés de d’autres caennais comme Antonin Ménard et Grégory Guibert, également metteurs en scène, ou Virginie Vaillant, qui est l’interprète de Warm. |
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