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Dans le dos de Julie Nioche, que n’a-t-on entendu de chuchotements, pour lui reprocher d’être trop bien tournée, trop jolie nana, trop « belle danseuse ». Lui reprocher ? C’est qu’on était dans cette deuxième moitié des années 1990, où dans l’Hexagone tout un courant de l’art chorégraphique s’était lancé dans la déconstruction des implicites, ressorts et modèles de sa propre discipline. Où entre autres, on faisait feu sur la catégorie « belle danseuse », idéologiquement suspecte. Ce courant, Julie Nioche l’avait rejoint, faisant alors la paire avec Rachid Ouramdane, après une formation dans la sage filière du Conservatoire national supérieur de Paris. Or, s’il est un chantier auquel Julie Nioche s’est attaqué avec les armes mêmes de la danse, c’est bien celui de la déconstruction de l’image du corps, que celle-ci soit physiologique, psychologique ou symbolique. Combinées à sa vie de chorégraphe, cette entreprise l’a vue conduire en parallèle des études de psychologie, dresser des protocoles auprès d’anorexiques, se former en ostéopathie, animer ses ateliers artistiques au côté de la kinésithérapeute Gabrielle Mallet. Laquelle déplie la notion de soin sous toutes les facettes de l’exploration du corps intérieur, du toucher sensible, des méthodes somatiques, massages, et approches critiques vers un mieux-être. XX , donné en duo, fut l’une des fortes pièces de Julie Nioche (2001). Elle mettait les danseuses en situation de manipuler une quantité de prothèses moulées sur des parties réelles de corps. D’où une mise en tension entre ces parties réelles des corps de ces danseuses, exposées sur scène, et leur duplication synthétique. Entre les deux s’exacerbait la fonction de projection imaginaire à travers laquelle passe toute perception visuelle du corps de l’autre, sans même qu’on s’en rende compte. On ne voit jamais que des fictions. La démonstration était saisissante. Au passage, l’image de la « trop » jolie danseuse s’y retrouvait en morceaux… Puis, dans Sisyphe, dont elle présente aujourd’hui une nouvelle mouture au Vivat à Armentières, on vit Julie Nioche laisser se déliter son corps dans l’épuisement d’une longue et infernale séquence de sauts sur place, sur fond de The End, des Doors, passant en boucle. Après quoi, cette expérience poussée aux limites fut distribuée à de grands groupes d’amateurs. On vit par exemple les collégiens et lycéens de Seine Saint-Denis jeter sur scène une fierté de s’afficher verticaux, frontaux, puis dans la longueur de l’exercice, se laisser gagner par une vérité de leur corps autrement plus complexe. « Sauter sur place indéfiniment est une activité obsessionnelle, qui peut paraître stupide, en tout cas totalement gratuite aux yeux des valeurs sociales dominantes. Or, cela décape les carapaces de la représentation sociale, pour laisser du plus humain tendre à l’adresse de tous, une sorte de revendication intime mêlée à l’intensité du groupe », médite la chorégraphe. Autrement sophistiquée, la pièce Matter(2008), fut une cérémonie plastique pour quatre femmes de tous pays, confrontées à une intimité du liquide, dissolvant l’archétype vestimentaire de la robe féminine. Une autre pièce-installation, H2O-NaCl-CaCO3, avec l’architecte Virginie Mira, plaçait Julie Nioche en situation de se diluer dans les métamorphoses mouvantes de gigantesques bulles de tissus gonflables s’insinuant dans les formes d’espaces divers. Ainsi tous les projets de Julie Nioche font déborder la danse vers des métaphores scéniques, ou parfois des implications sociales directes, de ce que pourrait être la dimension « sensorielle-sensuelle » que la fabrique biopolitique des corps tend le plus souvent à atrophier. A l’exacte rencontre de l’intime et du politique, la chorégraphe a fini par bouleverser la conception de sa compagnie, pour l’articuler dans le projet A.I.M.E. Conduit aux côtés de soignants, d’associations de lutte contre le sida, et de chercheurs du département danse de l’Université Paris 8, A.I.M.E. signifie Association d’individus en mouvements engagés. |
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