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Au festival Premières, comme son nom l’indique, vous mettez en avant des premières mises en scène. Pourquoi ce choix ? « Il me paraît très important de découvrir une génération lorsqu'elle n'est pas encore véritablement entrée dans le parcours professionnel. D'un autre côté, découvrir qu’un public réagit très différemment dans d’autres contextes est un enrichissement pour les jeunes metteurs en scène, tout comme le fait de rencontrer d’autres artistes de leur âge. Depuis le début, Premières est lié à la situation spécifique de Strasbourg, avec d’un côté l’école du TNS, qui est vraiment intégrée dans un théâtre, et de l’autre le théâtre du Maillon, avec sa programmation internationale, ouvert depuis très longtemps à des esthétiques variées. Le public strasbourgeois était en partie préparé à cette ouverture internationale. D’autre part, regarder ce qui se fait en matière de formation à la mise en scène, quelles sont les méthodes d'un pays à l'autre, est très important. Nous nous sommes posé la question de savoir d’où venaient aujourd’hui les différences esthétiques et artistiques entre les pays européens, et les nouvelles impulsions.
Vous avez une vision large de la création européenne. Quelles différences ou ressemblances vous marquent ? « On ne peut pas définir une tradition de l’Est contre l’Ouest, du Sud contre le Nord. Bien sûr, il y a des points communs et des oppositions manifestes. Les metteurs en scènes font référence à d’autres genres artistiques, notamment les arts plastiques, utilisent les nouvelles technologies… Il y a par ailleurs des grandes variations, en particulier en ce qui concerne le rapport au texte, la place qu'il a aujourd’hui dans le théâtre. Ces différences ne sont pas simplement liées à des traditions théâtrales mais aussi à des conditions financières et plus largement de travail qui sont très variables selon les pays. Dans certains, les metteurs en scène ont de grandes difficultés à accéder aux moyens de production, alors que dans d’autres comme l’Allemagne ils peuvent utiliser le théâtre institutionnel avec tous ses équipements et sa troupe permanente. Le plus important pour moi est que, en tant que spectatrice, je comprenne la démarche de l’artiste présenté. Pourquoi a-t-il pris la décision de travailler dans le théâtre, alors qu’il a aujourd’hui une multitude de possibilités d’expressions artistiques à sa disposition ? Je dois percevoir la recherche d’une écriture scénique à la fois propre à une certaine génération et personnelle. Et surtout un questionnement de la part du metteur en scène.
Avant d’être conseillère artistique, vous avez été critique de théâtre. L’êtes-vous toujours ? « J’ai dirigé une revue de théâtre à Berlin Est, Theater der Zeit. Après m’être installée en France, j’ai commencé à travailler à la programmation de festivals comme le Standard Idéal à la MC93 de Bobigny ou Premières. Depuis je n’écris plus en tant que critique. Je trouve que c’est une question éthique. Quand on travaille dans un théâtre, on ne peut plus avoir la distance objective nécessaire. Je publie toujours, mais des dossiers ou des ouvrages sur des courants esthétiques, des anthologies, des portraits…
Qu’est-ce qui vous a fait quitter l’écriture pour la programmation ? «En changeant de pays, on change de langue, et ce n’est pas forcement une langue dans laquelle on peut écrire. Et puis la critique théâtrale en France est tellement différente de celle de l’Allemagne que je ne pensais pas trouver ma place.
Que voulez-vous dire ? « Il y a beaucoup plus de grands quotidiens en Allemagne qu’en France. Chaque rédaction comporte plusieurs rédacteurs fixes et des pigistes. On peut lire chaque jour plusieurs critiques de spectacles, répartis dans toutes les régions. La diversité est beaucoup plus large. Il existe aussi trois grandes revues spécialisées, ce qui crée une concurrence et une diversité dans l’écriture. Et puis en tant que critique, on a plus de recul par rapport au milieu théâtral en Allemagne. Ce qui m’importe beaucoup est l’ouverture internationale dont je profite. Cette rencontre entre théâtre français et international, de formes extrêmement larges qui vont de la Pologne aux Etats-Unis en passant par l’Allemagne, est possible en France parce qu’on a un public très ouvert. Le système théâtral permet cet échange international beaucoup plus facilement qu’en Allemagne, où il n'a en grande partie lieu que dans les festivals, et beaucoup moins lors de la saison régulière. Avant d’arriver en France, vous connaissiez le théâtre français. Quels auteurs, metteurs en scène vous plaisaient particulièrement ? « J’ai travaillé sur des auteurs très différents. Certains m’ont particulièrement intéressée, comme Valère Novarina, car ce genre d’écriture et de personnalité n’existe pas en Allemagne. Il y est rare qu’un auteur soit aussi metteur en scène, artiste de théâtre au sens large. Certains metteurs en scène ont dans le passé beaucoup influencé la scène allemande, Ariane Mnouchkine par exemple. Aujourd'hui, il y a quelques metteurs en scène, que j’ai connus assez tôt, mais qui ont mis un certain temps à être reconnus en Allemagne, comme Philippe Quesne ou Joël Pommerat. J'avais accompagné leur travail en tant que critique. Mais aujourd'hui mon activité consiste davantage à voyager et à regarder ailleurs.
Et parmi les jeunes metteurs en scène que vous côtoyez, y en a-t-il qui vous paraissent particulièrement promis à une grande carrière ? « Pour ce qui est du reste de l’Europe, nous avons pu voir à Premières les premiers travaux de metteurs en scène ou de compagnies qui ont fait ensuite une véritable carrière, nationale et internationale. C’est le cas pour Nicola Nord, qui dirige une compagnie germano-hollandaise, ou Tilman Köhler, qui est devenu metteur en scène associé au théâtre national de Weimar en Allemagne, ou encore le Hongrois Victor Bodo… En même temps, ma conviction personnelle est que je ne suis pas là pour prétendre avoir découvert quelqu’un, mais pour montrer des premiers travaux intrigants et pertinents. Je ne peux pas garantir que le metteur en scène poursuivra avec la même qualité. Je ressens surtout chez eux une volonté de rechercher, de mettre en question certaines traditions, certaines routines théâtrales, qui font qu’on peut attendre d’eux qu’ils continuent dans cette direction, avec une véritable énergie artistique. »
Propos recueillis par Pascaline Vallée |
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