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Nathalie Zeriri
L’infiltrée
Missionnée par le rectorat de Lille, complice de La rose des vents – Scène nationale de Villeneuve d’Ascq, Nathalie Zeriri, enseignante de Lettres en collège, est membre du club des douze « professeurs missionnés » spectacle vivant en région Nord. Soit une fonction qu’elle occupe une fois par semaine pour coudre structures culturelles et Education Nationale ensemble.
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Ils se connaissent, mutualisent leurs travaux sur un portail (1). Ils connaissent les artistes – ils les invitent régulièrement –, les structures – ils travaillent pour elles, avec elles, et en leur sein. Ils connaissent l’école – ils y enseignent. Ils connaissent aussi la somme de peurs et de méconnaissances qui tient les élèves à l’écart de la création contemporaine. On les appelle les « professeurs missionnés ». Plus romantiquement, les « ambassadeurs pédagogiques ». Ils représentent les structures culturelles auprès de l’école et les écoles auprès des structures. « Précisément, explique Nathalie Zeriri, nous recevons une lettre de mission du recteur (nous sommes nommés par le rectorat de Lille, via la CASEAT) sur laquelle est précisé notre rôle d’interface, de relais de toutes les activités liées au spectacle vivant sur la région. Chacun est rattaché à une structure régionale. Moi c’est La rose des vents [Scène nationale de Villeneuve d’Ascq, Ndlr.]. Je la connais bien puisque je suis membre du conseil d’administration. »

Elle sort justement de La rose des vents, lorsqu’elle nous répond, un après-midi où trois heures durant, elle a animé un temps de réflexion autour du conte en direction des enseignants, du primaire comme du secondaire. Préalablement, elle avait épluché les programmations spectacles vivant et repéré six réécritures ou adaptations de contes qui tournent cette saison en région Nord. Des contes destinés au jeune public, d’autres moins recommandables pour ladite tranche d’âge, mais tous scrupuleusement passés à la loupe, dépiautés en grands axes de discussion (le conte et la loi, le conte et le désir, le conte et la filiation, le conte et la mort). Son fil rouge : « En quoi la forme du conte nous questionne t-elle aujourd’hui ? En quoi intéresse-t-elle le théâtre actuellement ? » Loin de l’aridité du séminaire théorique, l’atelier de réflexion qu’elle propose prend l’allure d’une rencontre dynamique. A ses côtés ce mercredi, les metteurs en scène Jean-Michel Rabeux et Sylvie Reteuna pour trois heures d’échanges alimentés d’extraits de créations, et de l’apport réflexif d’une psychanalyste. « Nous avons réfléchi, avec l’équipe de La rose, aux artistes à inviter. Jean Michel Rabeux est venu spécialement de Paris, où se joue actuellement son Cauchemar au Théâtre de la Bastille. Mais il se déplace parce qu’il juge que c’est important pour lui aussi. » Ici l’action culturelle n’est pas une simple concession faite au public de la part des artistes : « Honnêtement, les artistes sont rarement réticents. Surtout ceux que programme La rose des vents. De toute façon, ceux qui sont frileux à l’idée de jouer le jeu ne m’intéressent pas pour ce type de rencontre. » Et dommage pour eux. Car c’est ici que se jouent la constitution et l’éveil des publics de demain.

Rencontres, donc, mais aussi élaboration de dossiers pédagogiques à l’usage des enseignants, ou aiguillage des professeurs qui souhaitent inviter eux-mêmes les artistes. En quoi la tâche diffère-t-elle de celle du Chargé de relations publiques ? « Elle est complètement différente puisque mon travail porte exclusivement sur le volant pédagogique et est à destination des enseignants, d’une part, mais aussi de l’équipe des relations publiques. J’effectue un travail de conseil auprès d’eux, en leur disant (au hasard, entendons-nous): Vous proposez un spectacle dont le thème est la Chine. Sachez que les programmes de 6e ont changé et que la Chine est à l’ordre du jour. Donc contactez tels professeurs, etc. Cette année au bac option danse est proposée l’étude de Faune, vous présentez vous-même un spectacle Faune en danse contemporaine... » Un bureau vivant des renseignements généraux, version spectacle vivant, en quelque sorte.

Depuis sept ans maintenant, Nathalie Zeriri colmate les failles d’une chaîne éducative peu encline à s’ouvrir sur la création la plus contemporaine. « J’essaie de les inciter à se questionner : “Qu’est ce que c’est le théâtre aujourd’hui, l’art aujourd’hui ?” En travaillant auprès d’une structure, on s’aperçoit vite que les spectacles pluridisciplinaires sont désertés par les scolaires. Par peur, le plus souvent, de la part de professeurs qui n’estiment pas maîtriser suffisamment le sujet. Lorsque l’on ne connaît pas les filiations, la façon dont une pièce s’inscrit dans une histoire de la scène, on a tendance à penser que les nouvelles formes naissent ex nihilo. » Ici donc, ont déjà eu lieu des après-midi consacrés à l’histoire de la danse contemporaine ou à la performance. « Parce qu’il faut avoir conscience du décalage entre l’enseignement du théâtre, par exemple, à l’école, et le sillon que sont en train de creuser les artistes contemporains. Le théâtre est pris en charge par les professeurs de Lettres à l’école. Il est maintenant spécifié, depuis peu, sur les programmes Théâtre et représentation. Mais encore trop souvent, les enseignants se limitent à analyser l’objet littéraire, et puis point. » Elle, ne pense pas que l’on puisse se passer de la « confrontation aux ½uvres ». Elle s’anime : « C’est le même problème en filmologie, où je vois parfois des étudiants qui me racontent l’histoire, savent dégager les thèmes, s’attardent sur les personnages. Mais par quel choix d’angle de prise de vue cela se traduit-il ? De quelle façon le traitement de l’image rend-il compte de cela ? D’un coup, là, on est sec. »

Mieux vaut ne pas l’être, avec une structure comme La rose des vents, qui fait la part belle à l’émergence et aux formes les plus déroutantes de la scène actuelle. Les festivals Next, Labomatic Théâtres... Soit des propositions qui se dérobent à une quelconque analyse littéraire pour réclamer une réflexion depuis le plateau et sa logique propre : « Oui, à ce niveau aussi, c’est un militantisme, résume t-elle. Tout en poursuivant le travail sur les classiques, il ne s’agit pas de tirer un trait, mais de signifier à certains enseignants que l’art et la culture ne se sont pas arrêtés en 1950 », dit-elle dans un éclat de rire. Elle confie aussi qu’au vu de la frilosité morale, politique de l’époque, peut-être, elle ne peut plus aborder les mêmes textes avec les élèves qu’il y a quinze ans. Mais qu’en même temps, une nouvelle génération de collègues, plus curieux de l’art contemporain, appelle à de nouvelles mises en ½uvre. « Ce dispositif fonctionne superbement, en tout cas lorsque la structure relaie l’action aussi bien que ne le fait La rose des vents. Je suis dans les programmes, sur le site, les chargés de relations publiques mettent en valeur mon travail dans leurs dossiers. » Le seul nuage reste peut-être la difficulté à faire se déplacer les enseignants. « Ces rencontres se font sur le temps libre des enseignants. Et concrètement, ce n’est jamais le bon moment. Mercredi, jour des enfants, les soirs idem, le week-end c’est compliqué... Combien de fois m’a-t-on dit : “On m’a dit que c’était bien. J’aurai bien voulu mais...” C’est sans doute un signe des temps ! » Le signe, en tout cas que, si les actions inventives ne sont plus à l’heure du balbutiement, la culture a néanmoins du mal à s’infiltrer dans les m½urs quotidiennes. Aux agents discrets, de passer partout, pour dévérouiller les portes des théâtres, et de révéler au grand jour la vitalité de la création d’aujourd’hui.

Eve Beauvallet

(1) www.hippodromedouai.com
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