••Muriel Bessière•• Directrice de la communication de La rose des vents
••Pal Frenak•• Prison Break
Il a grandi dans des cellules physiques et imaginaires. Le chorégraphe franco-hongrois Pal Frenak transite aujourd’hui entre la France et la Hongrie pour se prémunir de tous barreaux. Rencontre.
EN BONUS : Vous pouvez visionner gratuitement la captation effectuée au CND par Arte Live Web du spectacle In Time de Pal Frenak (voir en bas de page).
« C’est l’enfermement qui le hante », conclut-on après ce temps de discussion partagé un matin de mars avec Pal Frenak, dans cet atelier d’artiste où résonne son magistral accent hongrois. « Un paradoxe de surface », se dit-on lorsque l’on sait que ce chorégraphe franco-hongrois transite en permanence entre la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, où il est artiste associé, et son Budapest natal, où, depuis près de vingt ans, il est fidèlement soutenu par le Théâtre National.
Et comment ne pas penser à cette obsession lorsqu’il évoque l’écrivain Henri Michaux comme influence majeure, plume enfermée dans un corps malade, « une liberté pure, qui nous fait partager le plaisir de se perdre, au gré de lignes hasardeuses ». L’enfermement, il l’explique lui-même : « J’ai vécu en Hongrie, mais avec la sensation de vivre dans un autre monde, dans une enclave, une minorité, celle des malentendants. Ma langue maternelle est celle des sourds-muets et j’ai la sensation d’être resté coincé entre le monde des malentendants et celui des entendants. » Il s’interrompt pour rappeler qu’on a beaucoup retourné ce vécu contre lui. « Mon travail est forcément imprégné par cette histoire mais je l’ai toujours travaillée de façon abstraite. Les sourds-muets ou les autistes, avec lesquels je travaille souvent, ont une écoute sur-développée que j’essaie de retrouver sur un plateau. » D’où un mouvement pulsif, musclé, des corps rapides et réactifs. « Certains disent que ma danse est violente. Elle est en accord avec la culture dans laquelle j’ai vécu. » Soit le régime communiste hongrois des années 1970, qui juge sa mère sourde-muette inapte à élever ses enfants. « J’ai donc vécu dans un orphelinat pendant huit ans à partir de 1963. En tant qu’enfant, cela m’a donné une double sensation de fermeture. Enfermé dans un pays renfermé sur lui-même. Je me souviens que je me mettais souvent tout nu devant la glace comme si elle allait me dire qui j’étais. Il y avait une telle souffrance qu’il fallait torturer son corps pour soulager son âme. Comme pour trouver des limites corporelles. Vous savez, en Hongrie, les gens se suicidaient beaucoup. D’un côté, j’ai survécu grâce à la libido. Heureusement. » Ce n’est pas une histoire SM, précise-t-il, bien plutôt une poésie des limites qu’il injectera plus tard dans une danse dont il se plaint qu’elle soit souvent vue comme « exclusivement érotique. On parle trop du corps comme surface et pas assez comme matière. Du coup, on retient souvent de mon travail qu’il y a des hommes et des femmes qui se touchent, à poil. » Il parle de Francis Bacon, d’une quête des limites que le peintre conduira en partie via l’alcool. Un travail qui influence beaucoup Pal Frenak (« au niveau de la distorsion du mouvement, je crois ») lorsqu’il arrive en France en 1988, en laissant derrière lui une scène hongroise dominée par le classique et les danses folkloriques « et qui n’a guère changé, je dois avouer ». La France donc, sans parler un mot de français au début. « Le décalage était très brutal, j’ai vécu quelques années de coma. J’habitais une chambre de bonne,rue Bizerte.Je croisais tout le temps un monsieur avec des mains et un visage assez étranges. Je ne parlais pas français, alors. Il me regardait chaque fois avec une profondeur fantastique. Je me demandais qui pouvait être cet homme, quand des années après, j’ai appris que ce monsieur, c’était Gilles Deleuze. Mon voisin de rez-de-chaussée. C’est anecdotique, mais le fait est que je me suis mis à lire son Abécédaire, et que cela m’a beaucoup nourri. »
Michaux, Bacon, Deleuze, et en danse ? « J’en vois très peu, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je ne me le reproche pas, je suis davantage lecteur ou amateur d’art que spectateur de danse. » Il revient sur la Hongrie, sur ce grand Hôtel où très jeune, il travailla comme barman avant d’emménager, par chance, au-dessus d’une école de danse. « Le directeur appréciait beaucoup ma mère. Il dirigeait l’école nationale de danse moderne et avait ouvert une école privée en dessous de chez nous, où il enseignait les techniques Graham, Limon, des méthodes inconnues alors en Hongrie, presque mal vues. Dès que je suis entré, j’ai été bouleversé. » Il y a alors les années d’études avec celui qui insère le jeune Pal Frenak, « presque pas scolarisé » dans le milieu artistique, et ne cessera jamais de défendre son travail. Ensuite, « il fallait que je parte, je cherchais l’ouverture et pensais la trouver en France. »
« Pensais ? » Pal Frenak regrette, à mi-mots, de sentir que son travail est victime de préjugés, de la part d’un certain milieu professionnel qui exige une justification cérébrale « déplacée ».« Je n’ai pas l’impression de m’être conformé à un courant de la danse française en particulier. Certains professionnels sont suspicieux, je trouve, alors qu’ils ne se sont pas donné la peine de creuser une lecture. J’ai parfois l’impression qu’en France, si je donnais un cadre intellectuel à mon travail, les pièces tourneraient mieux. » Bien sûr, des lieux lui sont fidèles et puis il y a eu 1998 et la villa Kujoyama à Kyoto où il s’installe en résidence après avoir été Lauréat au ministère des Affaires Étrangères. Là les énergies en tension, la découverte de l’art minimal qui agit sur lui en profondeur. Mais c’est dans le transit entre France et Europe de l’Est qu’il trouvera l’espace nécessaire et vital, « tant sur un plan économique qu’esthétique ». « C’est vrai que Budapest s’est transformée très brutalement. Je crois qu’il y a aussi dans ma danse cette urgence à dire avant que tout ne se renverse. » Dire vite, et fenêtres ouvertes.
Eve Beauvallet
Captation effectuée au CND par Arte Live Web du spectacle In Time de Pal Frenak
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