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La citoyenneté à venir

extrait

Chapeau : Philosophe, Étienne Balibar en appelle à une construction en acte de l'Europe, une construction qui ne se cache pas dernière un alibi institutionnel mais qui s'affirme au contraire comme l'enjeu d'une citoyenneté à venir.

Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (http://www.artishoc.com)

Genre Ressource : entretien

Etienne BALIBAR philosophe
Léa GAUTHIER rédacteur

Texte : Dans votre dernier ouvrage L´Europe, l´Amérique, la guerre, vous remettez notamment en perspective la question de la construction européenne à l´aune de la mondialisation. Selon vous, «le problème n´est pas seulement de savoir s´il y a une identité européenne, c´est surtout de savoir si dans l´espace mondial l´Europe est encore discernable en son extérieur et en quel sens». Vous inscrivant en porte à faux par rapport aux discours politiques dominants, vous allez même jusqu´à dire que la questions des frontières de l´Europe est alors une mauvaise question puisque l´Europe est (autant sur le plan géopolitique que social, politique, historique ou culturel) une frontière. En quoi est-il important d´aborder d´abord la question européenne sous l´angle relationnel et non sous l´angle identitaire ?
Étienne Balibar :
La formulation que vous citez m'a été inspirée par les réflexions très pertinentes et stimulantes du philosophe italien Carlo Galli, qui a écrit des choses très belles et très actuelles sur la question des « espaces politiques ». La détermination des territoires, des frontières, des divisions administratives, et au bout du compte la façon dont on conçoit la différence de « l'extérieur » et de « l'intérieur » ne sont évidemment pas des questions secondaires par rapport aux questions d'identité politique et de constitution. Elles en sont au contraire rigoureusement indissociables. On ne peut pas s'imaginer qu'il existe quelque chose comme « l'Europe », ou « l'espace européen », qui existerait par avance comme un fait historique, culturel, économique, etc., et qu'il suffirait de prendre pour base de la construction politique de l'Union européenne. Les discussions relatives au sens, aux limites et aux conséquences de « l'élargissement », comme d'ailleurs celles qui resurgissent périodiquement à propos de savoir si des nations comme la Grande Bretagne ou l'Espagne sont essentiellement ou exclusivement « européennes », suffisent à faire voler en éclat ces fausses évidences. Les « divergences » dans le rapport à la politique mondiale et notamment à la guerre engagée par les USA au Moyen Orient ont mis en évidence un autre aspect très profond. La notion « officielle » de l'identité politique européenne actuelle est en fait un prolongement (de plus en plus malaisé) des circonstances dans lesquelles s'est déroulée la première phase de la construction politique de l'Europe : confrontation Est-Ouest (terminée par la « victoire » de l'Ouest) et décolonisation. Mais on voit aujourd'hui, d'une part, que l'Est européen (en particulier de grands pays comme la Pologne) ne seront pas simplement les « fidèles seconds » des pays fondateurs, d'autre part que la situation post-coloniale affecte profondément, de l'intérieur, toute la société européenne. Ces développements font partie, bien sûr, de ce qu'on appelle globalement la mondialisation, mais ils en montrent aussi la complexité et les alternatives. La construction de l'unité européenne fait partie bien entendu des nouveautés du monde « mondialisé » d'aujourd'hui, mais elle est aussi une façon d'en infléchir l'évolution (ou alors elle est totalement sans avenir). En résumé, construire politiquement l'Europe, c'est dire sous quelle forme, avec qui, dans quelles limites et selon quelles modalités d'ouverture et de fermeture, donc de démocratie et d'imaginaire collectif on la fait. C'est à quoi tous les citoyens « européens » (je dirai même tous les citoyens européens « virtuels », c'est-à-dire tous les résidents de l'espace européen à venir, au sens large), doivent réfléchir. Il leur faut découvrir quelles institutions ils veulent faire naître dans le monde de demain, et quelles relations d'échange, voire d'interpénétration, ils ont intérêt à entretenir avec le monde entier. C'est ainsi qu'ils créeront une identité politique, selon des modalités sans doute très différentes de celles des États-nations traditionnels, profondément marquées par la clôture des frontières et par leur « défense » contre des ennemis réels ou imaginaires. Mais pour l'instant cette identité à venir n'existe pas, ou très peu.
(...)

Date de publication : 01/09/2003


Inséré le : 12/02/2007 16:32