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Danse et rire, un couple improbable ? Les Hivernales d’Avignon, du 23 février au 3 mars.
Chapeau : Alors que les prochaines Hivernales d’Avignon questionnent la place du rire et de l’humour dans la danse contemporaine, nous mettons en ligne un texte de Jean-Marc Adolphe, écrit au lendemain d’une « journée d’étude » organisée en 2005, sur le thème « danse et rire », par la Biennale du Val de Marne.
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Agenda : danse
Rubrique : Agenda
du 23/02/2007 00:00 au 03/03/2007 00:00
Salle : Les Hivernales
04 90 82 33 12
Avignon 84000 France (Sud-Est)
Texte : Non, décidément, la danse ne m’a jamais fait rire. Me semble t-il. J’en étais arrivé à cette conclusion sommaire après avoir mûrement réfléchi (quelques minutes, tout de même), dare-dare convoqué mes vingt ans de souvenirs de spectateur (et pas seulement), à l’approche de cette « journée d’étude » à laquelle j’avais malencontreusement accepté de participer, sur « les rires de la danse ». « Cette journée d’étude a pour objectif », disait une note d’intention, « d’interroger les rapports, visibles ou souterrains, que la danse entretient avec le rire. Autrement dit, il s’agira de se demander comment (et au regard de quelles intentions) le corps dansant fait rire ». Danse et rire, donc. Voilà qui m’intriguait, allait peut-être me stimuler… Dans la collection des colloques, séminaires et autres « journées d’étude », j’avais toute une série répertoriée de « danse
et… ». Danse et musique, danse et arts plastiques, danse et cinéma, danse et non-danse (d’une discipline à l’autre) ; danse et corps, danse et imaginaire, danse et politique, danse et tutti quanti. Danse et rire, jamais encore. Enfin de l’inédit, de l’insoupçonné, de la nourriture fraîche pour matière grise ! Il y avait certes du grain à moudre. Mais au moment d’activer le moulin, le grain résistait. J’avais beau tourner la manivelle dans tous les sens, aucune réflexion bien moulue n’en sortait. Non, décidément, la danse ne m’avait jamais fait rire (
bis repetita). Fallait-il donc démonter le moulin, chercher le(s) rouage(s) défaillant(s) ?
Que l’on s’entende bien. Je ne voudrais pas passer pour le pisse-froid de service, qui aurait en permanence sa morosité en bandoulière, tiendrait le rire pour expression vulgaire et l’aurait en sainte horreur. Allez, je ris, souvent, de bon c½ur. Je ne voudrais pas davantage que l’on se méprenne en me faisant endosser la parure de
l’intellectuel grincheux qui, à force de se
prendre la tête, aurait anesthésié ses zygomatiques. Même si, il faut s’en souvenir, la danse contemporaine était globalement jugée « intello » par ceux-là qui la rejetaient en bloc, n’imaginant le corps dansant que comme seul vecteur d’énergie, de grâce, de frivolité et autres semi-balivernes. Cette distinction corps / esprit, fort imprégnée dans notre Occident égrotant, reste hélas très active : aujourd’hui, c’est la notion de « danse conceptuelle » qui est brandie par certains comme un chiffon rouge. Pour ma part, j’ai toujours prétendu que le cerveau fait
aussi partie du corps (
The mind is a muscle, proclamait Yvonne Rainer dans les années 60), et que la pensée, loin d’être une charge pesante, est
aussi de l’ordre d’une fête, joyeuse, pétillante et tout ce qu’on voudra. Que celles et ceux qui n’auraient pris aucun plaisir à écouter les enregistrements des cours de Deleuze ou de Jankélévitch, par exemple, me jettent la première pierre. Passons…
Pour revenir au sujet, j’avoue enfin, sans aucune honte, avoir beaucoup ri à certains spectacles de danse.
Home, de Mark Tompkins, avec ses atours d’opérette marseillaise délurée, son kitsch de pacotille, sa tendre dérision des rapports humains, reste de mon point de vue un sommet du genre. Parmi les chorégraphes qui n’hésitent pas à faire rire, on pourrait aisément citer Régis Huvier (trop tôt disparu), Dominique Boivin, Philippe Decouflé dans une certaine mesure… Mais aussi bien, à certains endroits, Pina Bausch : la séquence d’
Arien où un lourd hippopotame faisait la cour à Nazaré Panadero était ainsi franchement désopilante (et, tout aussi bien, d’une infinie tristesse amoureuse, mais on rit souvent du malheur des autres, surtout lorsqu’ils sont lourds comme des hippopotames). Plus récemment,
Parade, de Marco Berettini (qui, loin de faire rire tout le monde, a plutôt dérangé et excédé nombre de spectateurs, qui n’y ont vu que supercherie éhontée) ;
Relation publique et
Heil Tanz !, de Caterina Sagna, sont des chorégraphies qui manient avec brio un humour plutôt ravageur. Ces trois spectacles, bien
dans l’air du temps, sont caractéristiques d’un registre –assez nouveau- où la représentation se moque d’elle-même, met à nu ses ficelles, démythifie et démystifie les ressorts de l’illusion. La
déconstruction chère à Derrida est ici à son comble. Mais là où Forsythe pouvait déconstruire l’architecture même de la danse ; Marco Berettini et Caterina Sagna déconstruisent la fiction du spectaculaire. Ce faisant, ils nous amènent à rire du spectacle de la danse. Mais rit-on de la danse elle-même ?
Mettre en joieAb joy, jusqu’au bout de la joie, proclamait Pier-Paolo Pasolini. Je ne conçois pas de véritable création qui n’engage profondément cette
joie, fut-elle parfois complexe, sombre, douloureuse. Si la joie (ou la création) était facile, cela se saurait… Le non-danseur que je suis a eu la chance de fréquenter parfois des studios de danse à l’heure des répétitions : moment privilégié s’il en est. Et il m’est arrivé d’assister là à certains rires de chorégraphes, et pas forcément parmi celles et ceux que l’on associerait le plus immédiatement à des notions de légèreté ou de fantaisie. Ah !… le rire en répétition de Meg Stuart, d’Anne Teresa De Keersmaeker et même, une fois à Wuppertal, de Pina Bausch. D’où fuse t-il, ce rire ? Le plus souvent, d’une trouvaille –une invention gestuelle lumineuse, qui
met en joie- ou encore d’une maladresse –un mouvement mal interprété, en tout cas de travers, et qui sera parfois la source imprévue d’une nouvelle direction. Le rire viendrait-il spontanément quand la danse rencontre
l’accident de parcours, qui la fait sortir de ses rails, dévier de son cours ? La question peut sembler banale. Elle amène à en poser une autre : peut-on parler d’un
comique de mouvement, comme il en irait d’un comique de situation ? Je ne le crois pas, mais cette assertion relève davantage de l’intuition que de la science philosophique ! Que le mouvement puisse donner lieu à situation (y compris comique), cela tombe sous le sens. Dans le contact-improvisation, par exemple, cela me semble même constitutif de ce qui s’y trame. Qu’il y ait, dans l’art du burlesque, une dimension hautement chorégraphique, on peut l’énoncer sans problème en repensant à Buster Keaton, Harold Lloyd, Charlie Chaplin, jusqu’à Jacques Tati (le dernier des grands burlesques ?).
L’Acrobate, film extraordinaire de Jean-Daniel Pollet où un apprenti-danseur de tango rate à peu près tout ce qu’il entreprend, le montre à merveille. C’est que le mouvement humain, dans sa maladresse à être, nous amène à rire de nous-mêmes, par le détour de l’autre (le différent, l’inadapté, le clown). Y a t-il un fou dansant, et qui a déjà assisté à une
danse de Saint-Gui ? Ce que je veux dire, maladroitement : l’altérité du rire et l’altérité de la danse ne sont pas de même nature, un peu comme deux cartes différentes d’un même territoire. Il y a, me semble t-il, un
en-propre de la danse qui ne peut
vraiment faire rire. Mais je ne sais pas encore pourquoi.
Alors, oui, je connais la légende d’Amaterasu, la déesse japonaise du soleil, qui s’était réfugiée, offensée, dans une caverne céleste, et ne finit par en sortir qu’au vacarme rieur provoqué par la danse érotique d’une autre déesse nue (mais au Japon, paraît-il, le sexe fait beaucoup rire). Alors, oui, je connais –par films et photographies- la « danse grotesque » de Valeska Gert dans l’Allemagne des années 30, qui ridiculisait les m½urs bourgeoises : certains, j’imagine, devaient rire jaune… Mais Valeska Gert, précisément, n’avait pas spécialement envie de faire rire dans une Allemagne où elle sentit, très tôt, gronder le nazisme. Elle revendiquait en revanche le sourire,
« ultime forme de résistance », disait-elle,
« de ceux qui n’ont plus rien à perdre ».
La danse, disais-je donc, ne m’a jamais fait rire. Mais elle m’a très souvent et très largement fait sourire, au-delà du raisonnable. Resterait à argumenter en quoi le sourire n’est pas un sous-rire, mais une danse intérieure, intime et silencieuse, de la pensée émue, surprise, enjouée, déplacée… Danse et sourire : beau thème pour une prochaine journée d’étude ?
Jean-Marc AdolpheTexte initialement publié dans la revue Repères. Cahier de danse (novembre 2005)
Au programme des Hivernales d’Avignon, du 23 février au 3 mars 2007 : Andy de Groat, Jean Gaudin, Dominique Boivin, Karine Pontiès, Compagnie Alias / Guilherme Botelho, Käfig / Mourad Merzouki, Andréa Sitter, Denis Plassard, Isabella Soupart, Thomas Lebrun, Jean Ribault, Bruno Sajous et Frédéric Werlé, Maria Clara Villa-Lobos, Maguy Marin, etc.
Inséré le : 22/02/2007 10:52
http://www.hivernales-avignon.com