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Entretien avec Pascal Rambert
Chapeau : Sa dernière création,
AFTER/BEFORE, a été chahutée au dernier Festival d’Avignon. Mais Pascal Rambert persiste et signe, en artisan d’une geste insoucieuse, et cependant aux prises avec le « fleuve du réel »
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Ressource : entretien
Pascal RAMBERT metteur en scène
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Bruno TACKELS rédacteur
Texte : Biographie : Né en 1962, Pascal Rambert a d’abord été marqué par Pina Bausch et Claude Régy. Après un passage à l’école de Chaillot avec Antoine Vitez, il devient metteur en scène de ses propres pièces, souvent à résonances auto-fictionnelles, tel
John & Mary (Festival d’Avignon, 1989).
Gilgamesh, joué à Avignon dans un champ de tournesols, et
Le début de l’A. (2001) amorcent une véritable métamorphose. Et dès 2002, il réunit des interprètes engagés, prêts à élaborer de nouvelles méthodes, « les temps réels ». Suivent avec eux
Paradis (2004),
AFTER/BEFORE,
Pan, opéra de Marc Monnet joué à l’Opéra du Rhin, et
TO LOSE/PERDRE. Pascal Rambert est artiste associé de la Scène nationale d’Annecy.
Devant la réception houleuse d’
AFTER/BEFORE au festival d’Avignon, puis au moment de sa reprise, il importe de souligner la richesse et la complexité des questionnements qui animent le travail de Pascal Rambert. La simplicité visuelle que ses dernières pièces (élaborées à partir de plateaux
vidés, mis à nu, dans une optique plasticienne) dégagent – au premier abord – est le fruit de vingt-cinq années de réflexion critique sur l’art théâtral.
Paradis (2004) actait une rupture en affirmant le refus du procédé fictionnel, les acteurs portant leur prénom et interrogeant les mutations du monde à partir de la sphérologie de Peter Sloterdijk, ou de la société du spectacle. Un théâtre (re)commence – le paradisiaque est ce qui (re)naît sans cesse, avec Aphrodite, de l’écume (du temps, du réel). Ici, maintenant. Comme si on ne pouvait plus raconter d’histoire. C’est peut-être ce qui est apparu à Pascal Rambert pendant
Gilgamesh (2000), ce premier récit retrouvé de l’humanité qu’il mit en scène avec des acteurs irakiens et américains. Deux ans plus tard, il réunit des interprètes prêts à s’engager dans ce qu’il appelle
« les temps réels », en des séances où ils vont s’exercer à s’en tenir à ce qui arrive entre eux, à faire affleurer gestes et mots, à tenir une note, un tempo intérieurs, et à les rendre lisibles.
« Voir des gens en création, comme si on était penché sur l’épaule d’un écrivain qui écrit, voir le mouvement de la pensée s’écrire en temps réel », c’est ce qui focalise toute l’attention de Pascal Rambert(1). Les temps réels sont un art des débuts – c’est aussi le sens du titre d’une pièce radiophonique,
Le Début de l’A. (2001). Ce « l’A. » débutant est plurivoque : hommage auto-fictionnel explicite de l’auteur à un amour hors norme, c’est le début d’un
là, creuset des temps réels, et d’un art, contemporain, dont le point abréviatif annonce qu’il n’existe qu’effacé en faveur de quelque chose d’
autre, de quelque chose qui fait place à la pensée
de l’autre – interprète ou assistance. Pascal Rambert part du souci de s’adresser à, d’impliquer l’assistance – quelle que soit sa culture de l’art –, de communiquer l’énergie de la pensée. Ainsi,
AFTER/BEFORE s’est construit autour d’une vidéo où répondent une série d’interviewés, gens d’horizons très différents donnant lieu à autant de niveaux de réponse, laissant la place nécessaire pour penser au rythme de son déroulé, à travers des tiers. Chacun peut méditer la question qui a été posée : qu’emporteriez-vous en cas de catastrophe, du monde d’avant dans le monde d’après ? Question qui déclenche une perplexité dynamique, un mouvement de pensée.
After/Before : comme si la conscience d’être dans un après rendait possible le fait de débuter à nouveau, de caler un temps, de demeurer en avant. Aux débuts.
« Début de l’art », c’est le titre d’un chapitre du
Pascal Rambert en temps réel de Laurent Goumarre, dont la parution accompagnait cet été
AFTER/BEFORE. Livre critique atypique où Pascal Rambert laisse la place de son
je au commentateur, inversant vertigineusement la donne auto-fictionnelle. Les effacements réciproques du metteur en scène et du critique s’échangent ; les ego tombent tels des exuvies ; et le commentaire intègre l’œuvre mère. Ce livre, comme les préfaces et postfaces de
Paradis, donne des clés pour aborder son travail. Et saisir qu’il part du refus d’un théâtre enfermé comme genre et milieu, se fantasmant lui-même comme légende (le Texte, l’Acteur, le Metteur en scène, etc.). Pascal Rambert se sent partie prenante de l’histoire de l’art contemporain. Pourquoi l’art théâtral s’exonère-t-il de cette histoire qui court du dadaïsme au situationnisme en passant par leurs ramifications : pop art, Support/Surface, minimalisme, art conceptuel, abstraction géométrique, etc., autant de courants dont ses pièces portent de plus en plus la trace ? L’œuvre des temps réels – et
l’anti-œuvre – se lit aussi à travers ce que la philosophie contemporaine peut concevoir autour des notions d’avenir et d’horizon, de sens et de surface. Ce qui permet d’entendre le sous-titre de
Paradis,
« un temps à déplier », et de faire apparaître le déploiement actuel des créations, à l’horizontale, en rhizome, comme les dépliements des temps réels : la danse (
TO LOSE/PERDRE, 2005), le cinéma (
La Baie de Tokyo, 2006), l’opéra (
Pan, d’après Tarkos, 2005), le théâtre pour enfants (
Mon fantôme, 2005) ;
Paradis repris à New York,
Le Début de l’A. au Japon. On pourrait creuser ce thème – provoquant – du superficiel ; le lier à la pensée du vide, du politique d’après la chute du Mur de Berlin, qui rend obsolète une certaine culture du théâtre politique ; expliciter les temps réels aux antipodes d’un fétichisme du pur présent, porteurs d’une pensée d’une communauté non communautaire. En tout état de cause, il s’agit de souligner une complexité.
Complexité qui pourrait fleurer le jeu rhétorique. Or, son travail dévide un fil rouge, ardent, qui donna son titre à sa deuxième pièce :
Désir (1984). Désir, au sens de l’énigme qui oriente nos errances et leurs hasards, énigme de ce qui passionne, comme se subit une fièvre, et
in fine, qui initie à
voir. Pour Pascal Rambert, l’aporie est d’éveiller au regard que prête ce désir/au désir qui prête ce regard, car ils déposent choses et personnes, hors de leurs représentations, détourées de leur aura. Expérience périlleuse, voire scandaleuse, car relevant de l’intime absolu. Or, une clé pour
voir les interprètes des temps réels est de discerner qu’ils déconstruisent le moment amoureux : les
« bougés »(2), boules de vêtements, et
« chantouillements »(3) font échos à cette
geste insoucieuse, et en même temps, à cette attention brûlante à l’autre, propre à l’expérience des désirants.
Certains jaugeurs du théâtre rétorquent que cela n’en est plus. Les choses ne sont pas si simples. Au cœur du titre,
AFTER/BEFORE, il y a ce clivage, redoublé du dédoublement des interprètes juniors par des seniors, et qui reprend cette séparation, anthropologique, des générations(4) ; elle représente la fonction de symbolisation théâtrale, la partition scène/salle qui consacre la frontière mot/chose, dehors/dedans, public/privé. En ce sens,
AFTER/BEFORE est une symbolisation du travail du théâtre, comme fabrique et sens du symbolique. La reprise du texte documentaire après la projection du film (par deux fois, et à la troisième occurrence comme poncé, effacé) nous interroge sur ce qui reste d’un film, d’une pièce. Ou d’un amour. Ou de la pensée. Reste à savoir si ce théâtre n’atteint que ceux déjà traversés par une certaine expérience du regard/du désir, ou s’il propose de passer une épreuve équivalente à cette expérience,
en temps réel.
Mari-Mai Corbel
1. Entretien avec Laurent Goumarre, Postface
, in Pascal Rambert, Paradis (un temps à déplier)
, Besançon, Editions Les Solitaires Intempestifs, 2003.
2. « Bougé », dans le lexique de Pascal Rambert, est entre le mouvement et le déplacement.
3. Chantonnement entre haut et bas, chant et parlé.
4. Fonde l’interdit de l’inceste, donc la possibilité du politique, du langage.b>Entretien /
Parmi les observations qui ont été faites cet été à l’encontre d’
AFTER/BEFORE, on a entendu l’idée d’une destruction du théâtre. Or, si l’on reprend les étapes de votre parcours, loin de désavouer le théâtre, vous lui accordez beaucoup.
« C’est un amour profond de cet art qui m’a donné la force, et peut-être même la prétention de vouloir le transformer. C’est à partir d’une telle énergie amoureuse que je me sens autorisé à prendre le temps de réfléchir avec d’autres à cet art et à ses formes dominantes.
Le théâtre porte sur trois piliers fondateurs : l’acteur, la mise en scène et l’écriture. A vous lire, et en regardant vos travaux récents, on a le sentiment que ces trois champs ont été déçus. Comme si quelque objet désiré vous avait échappé.« Je ne dirais pas “déçu”. J’avais besoin de plus que ce qui se présentait à moi. C’est pourquoi j’ai rassemblé une nouvelle équipe d’acteurs, inventé mes propres espaces, écrit mes textes.
Vous avez prélevé d’autres vocabulaires, grammaires, en dehors du champ théâtral, comme ceux de la danse, des arts visuels…« Comme j’ai eu besoin de voyager, de voir d’autres formes théâtrales. A Tokyo, j’allais voir tous les soirs du théâtre. Et je voyais de nouvelles manières de représenter le réel. La question, c’est comment le représenter autrement que selon les schémas texto-centristes qui viennent du théâtre du XIXe – même s’il a été re-dynamisé par les écritures actuelles. Quand j’écrivais
John & Mary, j’étais proche d’Yves Klein, d’une abstraction détachée de la narration. Il reste que le théâtre n’a pas fait sa révolution moderne, au contraire de la danse.
On a le sentiment que votre travail procède par retrait et évacuation.« Oui, pour
AFTER/BEFORE, j’ai tout enlevé. C’est un passage peut-être…
Inséré le : 23/02/2007 11:41