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L'acte de la danse

« L'insensible déchirure », de Daniel Dobbels

Chapeau : Avec L'insensible déchirure, créé par Daniel Dobbels à L'Espal du Mans, l'expérience de la Shoah est rendue à l'expérience humaine

Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (http://www.artishoc.com)

Genre Ressource : portrait

Daniel DOBBELS chorégraphe
Bernard RÉMY rédacteur

du 02/04/2007 00:00 au 06/04/2007 00:00
Salle : Le chantier - Théâtre de la Cité Internationale - Paris
17, Bd Jourdan
01 43 13 50 50
Paris 75014 France (Ile-de-France)




Texte : Quand la danseuse, à la fin de l'acte, s'avance au bord de la scène en son milieu, elle prend position, dessine un axe où pivote la mémoire. Cela pourrait être du théâtre, ceci est un acte. La mort à ce moment n'est pas jouée, mais suggérée avec le geste qui replie la jupe. La musique d'Alain Lithaud, au terme de l'½uvre, tombe au cordeau, exacte par rapport aux derniers mouvements. L'arrêt de mort, discrètement évoqué, se tisse dans un repli et délivre, tangente invisible, fil relié à la musique, une vibration tournée vers les temps à venir, les soutenant peut-être. Et la musique d'Alain Lithaud devient la plaque sensible de cette répercussion potentielle. A côté de la mort suggérée s'ouvre une source.
L'insensible déchirure n'est pas un rituel, une cérémonie qui se rappelle des morts de la Shoah. L'évocation des disparus suppose une invention. C'est le moment nécessaire de l'invention qui correspond à l'évolution actuelle de la mémoire de la Shoah.
Les danseurs sont-ils uniquement traversés par l'insensible déchirure ? Robert Antelme dans L'espèce humaine parle du travail des déportés : on les forçait à travailler pour les faire mourir, pour défaire leur intimité, leurs liens intérieurs, pour effacer les traits du visage. Apparaissait, pour eux, l'exigence vitale, instant après instant, au plus près de la dégradation physique, de sauvegarder l'humanité de chacun. La chorégraphie de Daniel Dobbels commence à proximité de ce moment, fait affleurer le travail des déportés accompagnant le travail de la mort. Il y a comme une transfiguration : subir le pouvoir qui découd les tissus de la vie révèle une doublure intime, inachevée, à continuer, à composer sans cesse. Le travail de postures des danseurs développe en fugue, en suspensions multiples résonnant les unes par rapport aux autres, ce double mouvement superposé inégalement. Dans une posture s'effectue imperceptiblement une contre posture. Parfois, La posture invisible tord en douceur la posture évidente. Ce qui se défait à un niveau d'existence se tisse irrégulièrement à un autre. Et c'est le rythme de L'insensible déchirure, et de ses harmoniques.
Certains danseurs n'entrent plus en scène, ils glissent en scène, au cordeau d'un cadre de scène, comme dépouillé d'un rêve. Ils entrent en présence selon le « fondu » dont parle Étienne Decroux. Ces présences déliées ne le demeurent pas. Un danseur apparaît, avance vers ses compagnons de travail, vers le milieu de leur acte continuel. Il diffuse ses déliés intérieurs à ses proches. Le délié, douceur active, renforce le mouvement général de la doublure au travail, de postures en postures.
Quand un danseur entre en scène, il avance délesté de l'apparence SS, laissée hors-champ, apparaissant dans la lumière hors-cadre de l'insensible déchirure. Les danseurs dans la grande ouverture de scène évoluent selon la pression, l'oppression qui sans figure les atteint tout en travaillant singulièrement la matière de celle-ci. D'un même mouvement, la passivité se modifie en elle-même, se retourne en activité continuelle diffusant une autre lumière. Plateau, plan, étendue, qui vibre de devenir le lieu fictif où s'opère cette incessante inversion. On peut dès lors exposer, distribuer sur tout le plateau des rapports de postures. Harmoniques pures sur un sol infiniment délicat.

Qui porte, patience née dans l'effroi, l'insensible déchirure ? Les danseurs ne représentent pas des damnés avec des postures qui viendraient prendre place aux côtés des corps éternellement torturés décrits par Dante dans L'enfer. La passivité première des danseurs devance à chaque fois d'un instant chaque moment d'oppression.
Cette succession de mouvements et de contre-mouvements rencontre une suspension dans le cours de la chorégraphie : se glisse et se déploie un extrait de Sous la terre l'amandier, conçu par Christine Gérard en 1981. Cette pièce, pleine d'allant, intègre danses villageoises et allègre chant Yddish des ghettos. Françoise Michel, qui a créée les lumières de L'insensible déchirure et n'utilise jamais les ténèbres et les clartés expressionnistes au cours de la durée de la chorégraphie, partage doucement, à ce moment précis, tout le plateau en deux avec deux lumières au sol juxtaposées. La stylisation des danses villageoises s'effectue sur un sol jaune clair tandis que l'autre moitié de la scène, vide, présente un sol noir-gris. Ceci n'est pas un rêve qui assurerait un contre-poids au terrible et beau travail des danseurs dans L'insensible déchirure. Eclôt, avec cet extrait, un temps pur. Ce souvenir pur, quand il est invisible, soutient l'acte répété des danseurs qui, à la fois, défait l'oppression et construit fil à fil la continuité de l'humanité. L'humanité est cet effort incessant qui ne tient qu'à un fil, sous-tendu par une force de la faiblesse d'un souvenir, d'un élan.

L'être humain est fragile dans sa chair. La chair est essentiellement fragile et le demeure. Il existe une autre fragilité qui participe de l'humanité en nous : la composition invisible, singulière, de tous les liens internes, de toutes les lignes qui tissent notre « tempo secret » (Artaud), notre intimité, jour après jour. Notre c½ur. La respiration des lignes, leurs variations, leurs rapports rythmiques, multiplient les moments de fragilité. La vie tient à des lignes. Mais cette fragilité n'est pas un simple affect. Elle change, parfois, quand elle est menacée, offensée, par un pouvoir. A la pression de telle ou telle figure de pouvoir, la fragilité des lignes peut offrir un surcroît de veille, d'attention, de mouvement. Ici, étrangement, un homme devient autre. Même quand il subit la plus grande offense, le plus grand pouvoir.
C'est ce que nous rappelle et révèle L'insensible déchirure de Daniel Dobbels. Ce faisant, l'expérience de la Shoah est rendue à l'expérience humaine.

Bernard Rémy


L'insensible déchirure, chorégraphié par Daniel Dobbels, a été présenté pour la première fois au théâtre de L'Espal du Mans le 14 novembre 2006 et sera montré en avril 2007 à Paris au théâtre de la Cité Universitaire dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville



Inséré le : 23/02/2007 12:51
http://www.theatredelacite.com