Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Le geste bouleversant, même infime
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Ressource : texte d'analyse
Daniel DOBBELS chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur
Texte : Il existe un phénomène Dobbels. Si discret soit ce chorégraphe, écrivain, philosophe et critique, Daniel Dobbels est une référence irremplaçable dans le paysage chorégraphique. Cette saison, un enchaînement de créations de nouvelles pièces montre à quel point le monde de la danse, qui se cherche à nouveau, a besoin de ressourcer son regard du côté de ce penseur et créateur du geste
rare et essentiel. Avec une délicatesse scintillante, sur une modulation à l’infini, le mouvement, chez Daniel Dobbels, nourrit un art de l’espacement, si infime soit-il. Le sens s’y suspend, dans des
palpitations d’attention et d’émotion, bouleversant. Pièce pour sept danseurs, sur des musiques qui méditèrent l’expérience ultime de la Shoah,
donne forme et trace aux
gestes qui permettent à l’humain de survivre, contre la violence faite aux corps. Avec une fascinante résonance sourde, l’ouverture demeure, où le geste proteste, obstinément.
Gérard Mayen
Une étrange sensation, stimulante et paradoxale
Les pièces de Daniel Dobbels laissent l’observateur sur une étrange sensation, stimulante et paradoxale.
On en retient l’impression d’une profusion de motifs, et d’une variation à l’infini, très nourrissants ; mais cela alors que tout s’y produit pourtant avec la plus grande des sobriétés, tout en retenue.
Leur écriture produit une quasi-obligation à regarder, ne rien lâcher de leur rareté magnétique, d’un oeil toujours neuf, en ligne de veille, suspendue.
Il y a un phénomène Dobbels. Certes ses créations font momentanément l’actualité, avec trois pièces nouvelles pour la seule saison en cours ; plus quelques parutions. Mais c’est surtout un phénomène
au très long cours. Perpétuellement resté en marge des grands circuits institutionnels et autres courants
en vogue, cet auteur, tout de présence feutrée, constitue à lui seul un socle de références irremplaçables
pour le monde de la danse. Voici trois décennies qu’il est artiste chorégraphique, dont
deux comme chorégraphe (souvent au côté de Christine Gérard). Il est aussi écrivain, philosophe et critique d’art (une décennie pour le quotidien Libération).
Il quête une valeur de la danse en soi.
Sur ces divers plans, Daniel Dobbels défie obstinément la pensée en cours. Hors saison, il quête une valeur de la danse en soi, presque une essence de cet art – du moins dans sa forme contemporaine.
Contre relativisme et déconstruction, il dessine les principes d’un geste échappant par lui-même aux aliénations du temps, résistant à l’oppression des pouvoirs, indemne des violences exercées sur les
corps. Selon cette visée, l’approche de l’Histoire, au jour des monstruosités du XXe siècle, tutoie la haute exigence philosophique. À tout instant chez Dobbels, l’aube d’un geste proteste, pour contrarier
le crépuscule des hypothèses.
Et ce geste, il le permet. Il le montre. L’Insensible déchirure, aujourd’hui au Théâtre de la Cité internationale,
se souvient de la Shoah. Notamment de ces témoignages que le chorégraphe évoque, rapportés des premières exécutions de masse, effectuées par mitaillages en chaîne sur le bord de fosses préalablement creusées par les futures victimes : « Lorsqu’une nouvelle vague de fusillés venait s’abattre sur la précédente, parmi les quelques survivants de la première se produisaient encore certains gestes de consolation, se prononçaient des paroles de réconfort, ou bribes de prière, à destination des suivants ; de sorte que des agonisants se préoccupaient que d’autres qu’eux n’agonisent pas seuls. Il y avait là des gestes entre deux morts. Et ma colère est que,
sachant cela, on ne parvienne pas à construire une nouvelle éthique gestuelle ».
La danse, un art de l’espacementDéfinitivement, l’écriture chorégraphique de Daniel Dobbels donne à percevoir que la danse n’est pas un art de l’image, comme on le croit encore si souvent. Elle n’a pas pour objet de produire et
exposer de belles figures à admirer les unes derrière les autres. C’est un art de l’espacement. Il s’y prélève une écaille de temps – selon sa propre expression – et se dessine un lieu hors lieu, à proprement parler une utopie, qui permettent à l’insaisissable de prendre forme et faire trace. Hors tout tapage visuel, il faut suivre les gestes des danses de Dobbels dans toute la discrète amplitude
de leur déroulé patient.
À l'instar des pensées très actuelles de la danse, ces gestes rendent d’abord quasi palpable le prémouvement, pourtant imperceptible, en deçà de la réalisation de la forme. Alors teinté de l’essentiel,
fort de son intention, le geste peut ensuite se développer dans la modulation palpitante de ses accents, au fil de la coordination de ses articulations, visibles. Mais encore reste-t-il à en capter
l’écho, la vibration qui s’en dépose enfin, sourdement dans la chair des consciences, et qui retient tout emballement des regards ; et fait mémoire, etoeuvre. Où le geste continue de vivre. Or, ce temps de la trace, suspendu, est trop souvent omis, jeté à l’oubli.
Une danse de la plus extrême attention
On peut regarder à cette image d’un déroulé toujours ouvert, refusant de se clore. Ignorant toute pré-écriture, la pièce est née du plateau, par le milieu, parmi ses sept interprètes (un chiffre impair et symbolique, défiant toute symétrie). Quand ils apparaissent, les unissons se vivent comme des traversées, instables et fugitives, non comme les acmés d’une quête d’ordre et de perfection. Une danse de la plus extrême attention impose sa force entêtée, oblige à penser un peu.
Ça ne fait pas de mal. Par exemple : songer que proximité n’est pas synonyme de promiscuité ; ni évidence de trivialité, ou encore clarté de superficialité.
Par L’Insensible déchirure, pour mémoire d’un projet ultime d’anéantissement de l’humain dans l’homme, se perçoit le geste possible qui toujours frémit, et tente son espace, bouleversant, même
infime.
G. M.
pour le Journal du Théâtre de la Ville
Ndlr : Outre L’Insensible déchirure, coproduite par le Théâtre de la Ville, Daniel Dobbels créera une autre pièce pour la prochaine Biennale du Val-de-Marne, et un solo à l’invitation de la SACD pour Le Vif du sujet.
Le Théâtre de la Ville a déjà programmé en 2003, aux Abbesses, un programme comprenant les pièces She never stumbles et Est-ce que ce qui est loin s’éloigne de l’être humain ?
Inséré le : 23/02/2007 15:51