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« Deux solos de riche contradiction. » « Hélène Cathala et Fabrice Ramalingom »
Chapeau : Hélène Cathala et Fabrice Ramalingom ont cessé leur codirection de compagnie. A la Biennale du Val-de-Marne, un seul programme en deux solos ouvre un maximum de possibles.
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Agenda : danse
Rubrique : Agenda
Hélène Cathala chorégraphe-interprète
Fabrice Ramalingom danseur
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du 06/03/2007 00:00 au 06/04/2007 00:00
Salle : Biennale de danse du Val de Marne
01 46 86 17 61
dans le département France (Ile-de-France)
Texte : Il faut du cran, comme une conviction farouche, une fidèle abnégation, par un dimanche hivernal pétant de soleil, baigné de douceur, pour se décider à s’enfermer à 16 heures dans une salle de théâtre en banlieue, au bord de la nationale. Or là, justesse se manifeste… Le programme de deux solos, l’un d’Hélène Cathala, l’autre de Fabrice Ramalingom, composé au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine pour la
Biennale du Val-de-Marne, déborde toute attente. Cela, alors qu’on pouvait le craindre par principe. Reconduisant le partage d’un même plateau par ces deux artistes chorégraphiques, cette configuration ne contredisait-elle pas la démangeaison de la page blanche et du redémarrage à zéro, suscitée par l’annonce de leur séparation ?
Au terme de douze années de codirection de
La Camionetta, Hélène Cathala conduit dorénavant seule la compagnie
Hors commerce (H.C.) et Fabrice Ramalingom déploie de son côté l’association
R.A.M.A.. A cet instant, chacun de ces deux chorégraphes se tourne vers la figure du solo. On sait tout ce qui rattache celle-ci à la mythologie des actes fondateurs. Or, rien de commun entre les deux, tant cette figure se peuple, au-delà de leurs personnalités et projets en propre, de mille présences qui les croisent et habitent. De quoi constituer leur être en résultante et production d’un faisceau complexe de dynamiques multiples, ouvrant un maximum de possibles.
Dans
Shagga, Hélène Cathala, chorégraphe et interprète, se donne à voir comme vue. Une étrange machine lumineuse, massive, d’apparence archaïque, très présente, quoique sourde et sombre, l’accompagne de bout en bout. Elle distribue un économe faisceau lumineux mobile, vite perçu comme le trait du pinceau qui fouillera le portrait de l’artiste. Quelque chose de décalé, de richement ambigu, est ainsi généré ; en quoi on adopte une part de regard du partenaire en cette affaire, créateur de cette scénographie hautement dramaturgique, Marc Baylet.
Dans un espace percé de failles et recoins, souvent livré à une pénombre zébrée de surgissements, les trajectoires des parcours peuvent échapper au regard. S’y compose un solo de mouvements ombrés, à la texture diaphane. Tout acte, toute pause, y valent d’emblée par leurs reflets et résonnances, qui irisent, creusent et tourmentent, sous la fausse surface des évidences. Pas un instant, Hélène Cathala ne s’abandonne à l’épanchement égotique. Elle dépose ses gestes en suspensions hors d’elle-même, nimbe de signes sans fin, soutenus par un espace lumière. Plus elle multiplie, tableau après tableau, ces précautionneuses mises à distances, plus son entreprise résonne comme une mise à nu ; mais alors impitoyable, hors toute complaisance, du côté de l’obscur, du regret, et de l’échappé qui part de biais.
L’artiste assume sa part de cendres, de fatigue, d’âge prenant, et convoque
« des existences lointaines, trop lointaines, à présent effacées » selon les mots de Volodine qui l’accompagnent (et c’est cet extrait précisément qu’on retient). Comment ne pas songer – et cela tout autant dans les gestes, parmi lesquelles des citations tout à fait explicites – à la figure de Dominique Bagouet ? Mais alors sous un jour presque inquiétant, sans rien de l’enchantement confit, un peu niais à la longue, dans lequel on s’est habitué à trimballer les mânes du maître disparu. Ce
Shagga courageux, profond, magnifique, n’a pas peur d’effleurer ses délabrements, dans des beautés parfois assourdies de mélancolie. On laisse à Hélène Cathala, tout au vif-argent de son intelligence, la responsabilité d’avoir choisi pareil jour incommode, où s’engager en présence : sobre, intense. Entière, donc fractionnée. Admirable de solide fragilité.
Par contraste, Fabrice Ramalingom affiche un côté
pète la forme, piaffant, caracolant ; très garçon, et pas du tout con, sous le titre fort réussi en ces circonstances de
Comment se ment. Le danseur s’empare goulument du vaste plateau totalement dégagé. Il y déploie une énergie franche, tout en frappes, en insises, en séries insistantes. Danse d’impact, directionnelle, exagérée, comme abandonnée à une ivresse de la prévalence du geste, frisant le parodique. Le signe est clair ; mais donné pour rien d’autre que lui-même. Le geste est débordant, hors tout contexte, tout prétexte. Cette séquence menée grand train n’est pas sans se teinter d’un burlesque inquiétant. Elle fait songer à la théorie de l’idiotie en art – combien riche de sens, et déjà en tout cas de liberté extrême – telle que développée par Jean-Yves Jouannais. Qu’advient-il quand le geste s’exprime tout seul, comme non contrôlé (et nous ment tout autant là encore) ?
Tout en fond de scène, et sur un écran décalé de côté, des projections appellent à une trame de méditation énigmatique. Les images, géantes, mais de grain, luminosité et contrastes atténués, en noir et blanc, y sont celles d’un très patient
morphing sur une seule et même tête en plan resserré. Cela démarre sur une face de singe pour en venir très lentement à un portrait de l’artiste lui-même, assumant avec dérision mordante un sous-teint simiesque qu’on lui connaissait sans jamais l’avoir réalisé. Mais tout cela se poursuit sur de très libres déformations, jusqu’à une abstraction des apparences, où paraissent affleurer une gamme considérable d’hypothèses, allant de l’inéluctable dégradation des chairs sous le masque, à l’ouverture de toutes les libertés de recomposition de soi.
Sur scène, l’artiste a progressivement calmé son jeu, pour opérer une sobre descente vers le nu, qui commence par donner à voir une morphologie virile extrêmement avantageuse, mais continue par la dérober dans une ellipse de perte de lumière. Il y a là comme une disparition du manifeste purement physique, en tout cas une très belle variation supplémentaire dans les possibles infiniment renouvelés de l’exposition du nu sur scène. Autour de ce noyau de geste et de corps dépouillés, Fabrice Ramalingom renaît à l’énonciation de sa parole. L’acuité de son texte n’en sera pas la caractéristique la mieux mémorisable. Mais c’est tout son geste qui se recharge alors d’une discursivité réenvisagée.
S’ouvre une troisième grande séquence, dans cette pièce construite méthodiquement d’un point vers un autre. Dorénavant, le geste s’estompe et se nuance, se charge d’intentions, de variations pondérales, d’inflexions et d’ajustements, soupesant l’espace, appréciant le volume, composant ses déploiements. On est alors aux antipodes de l’idiotie première.
Comment se ment est un essai enlevé, percutant, réjouissant. C’est un solo remuant, conduit avec allant et maîtrise. Il emporte l’adhésion, mais au risque de paraître après coup juste un peu trop bavard, empressé, pour être à cent pour cent convaincant.
Gérard MAYEN
Inséré le : 22/03/2007 16:13
http://www.danse94.com