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Partitions dans le désordre du monde. Au festival Backstage, à Saint-Etienne.
Chapeau : Dans un spectacle que l’on retrouve bientôt au Théâtre de la Bastille Stéphanie Béghain met en rage l’écriture de Joris Lacoste et fait sensation au festival Backstage, à la Comédie de Saint-Etienne. Où l’on a pu voir également Dieudonné Nangouna, Clémentine Baert et Sophie Lannefranque.
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : événement / festival
du 10/05/2007 00:00 au 16/05/2007 00:00
Salle : Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
01 43 57 42 14
Paris 75011 France (Ile-de-France)
Texte : Backstage : le nom de la manifestation organisée deux fois par saison et depuis quatre ans par la Comédie de Saint Etienne pourrait suggérer des productions en cours d’élaboration, des essais… Il n’y a rien d’inachevé dans cette édition intitulée CORPS/TEXTES ET AUTRES INSTRUMENTS, mais bien des formes abouties, prêtes à recevoir et à être reçues par le public. Si coulisses il y a, c’est dans le sens de l’envers du théâtre, de l’arrière-salle, là où se fabrique le spectacle. D’une certaine manière, Backstage met à mal le théâtre dans la mesure où les propositions dans leur majorité ont en commun une démarche de démystification de l’acte théâtral – y compris dans la manière de convoquer le public – qui vient bousculer quelques idées reçues et confortables. Ainsi, Backstage se passe dans un CDN, temple communément consacré à l’art dramatique, mais les spectacles rassemblés au cours d’une courte semaine ne sont pas forcément respectueux des règles, coutumes et habitudes du théâtre. Le spectacle le plus radical sur cette voie s’intitule
9 lyriques pour actrice et caisse claire(1), conçu et interprété par Stéphanie Béghain sur un texte de Joris Lacoste, en duo avec un musicien batteur, Nicolas Fenouillat. Dès l’entrée dans la salle, on pressent que quelque chose va arriver. Convoqués dans un théâtre, nous attendons une certaine configuration des lieux. Or, la salle est vide, plongée dans l’obscurité à l’exception d’un carré de lumière dans lequel sont disposés un micro sur pied et une caisse de batterie. Regards mutuels interrogateurs, indécisions manifestes ; on reste debout ? On s’assoit par terre ? On s’assoit. Et Stéphanie Béghain entre, droite, tendue, déterminée ; et elle s’arrime résolument au pied de micro et d’une puissante voix grave, elle attaque le silence, suivie, précédée, accompagnée, contrariée, soulignée, niée, portée par la batterie, avec la même virtuosité, la même force, la même énergie, que les baguettes ravageuses de Philippe Meyer . Aussi sûrement que la batterie, la moitié inférieure du corps est immobile, enracinée dans le sol ; comme celui du musicien, son buste bouge à peine, frémit parfois, se plie, se redresse dans un seul élan, comme travaillé par l’incroyable puissance vocale qui s’agite au-dedans ; parfois une main se lève, les longs bras secs amorcent un mouvement mais retombent comme lestés. La nuque et la bouche seules sont mobiles et dans le mouvement qui les anime, ils entrent en osmose avec les mains prolongées de baguettes du musicien. La nuque, la bouche, les mains, les baguettes, c’est là que se concentre toute l’activité de la scène vide sous une lumière immobile elle aussi. L’action est du côté de la voix occultant le corps de la comédienne transformé en machine à charrier les mots. Si l’expression « le verbe se fit chair » eut un sens, c’est ici. Cri, vocifération, profération, rythme, énergie, respiration, silence, accélération, répétition, silence, saturation, expulsion, ralentissement, roulement, staccato, distorsion, variation, retenue, débordement, emportement, la parole joue le premier rôle, joue d’elle-même, se joue d’elle-même jusqu’à y perdre son latin. Le corps est comme dévasté au-dedans, il s’oppose, résiste, canalise, chevauche le torrent verbal. Le sens ne naît pas de la signification des mots, mais du jeu des mots eux-mêmes qui tournent et tournent et passent et reviennent et se répètent et s’effacent et recommencent, s’organisent dans un ordre, se désorganisent, se réorganisent, s’offrent, se dérobent, mots graves, ronds, sombres, dont l’ordonnancement créé par Joris Lacoste est porteur d’un potentiel de jeu que révèle la respiration savante du corps bandé de Stéphanie Béghain. Il y a quelque chose d’obscène dans l’érection inébranlable de ce corps sec et frêle. Il y a quelque chose de la souffrance dans ce corps instrument (dans le sous titre,
concert pour actrice et caisse claire, l’effacement de la hiérarchie entre la femme et l’objet traduit une volonté d’équivalence entre le corps et la batterie) travaillé, labouré, par l’émission et le passage de la parole. Il y a quelque chose de la déconstruction derridienne mise en application pour la scène, dans l’écriture de Joris Lacoste. Stéphanie Béghain refait le chemin de l’écriture de son complice, (
Je le dis à l’envers : c’est ainsi que ça commence), roule et tourne et frappe les mots jusqu’à faire apparaître leur côté tranchant originel. C’est l’usinage des mots contre le polissage de l’usage, c’est la brutalité de l’art contre le culte du beau ; et de rage en énergie, on a l’impression d’assister à l’avènement-même de la parole, à la toute première fois où la voix fut émise par un corps, brute et inconsciente d’elle-même. Se succèdent ainsi 9 poèmes bruts criés qui réinventent le récital poétique, le concert vocal, la lecture-spectacle, redonnent aux mots une charge poétique, au sens étymologique du terme. Si l’on s’en tient aux critères convenus de la représentation théâtrale, il n’y a rien à voir sur cette scène car Joris Lacoste et Stéphanie Béghain mettent en scène l’invisible : la parole, la respiration, la rage, l’énergie, l’abstraction, la souffrance. C’est parfaitement inconfortable pour le spectateur, totalement bouleversant, blessant là où ça passe ; c’est violemment beau. On en sort, après trente minutes, un peu épuisé, sans savoir très bien comment appeler cette forme théâtrale qui s’apparente à un concert punk-rock sauf qu’il n’est pas chanté, et totalement fasciné par Stéphanie Béghain, performeuse qui n’est pas sans évoquer Patti Smith jeune. Stéphanie Béghain actrice interprète notamment sous la direction d’Alain Françon, et Joris Lacoste auteur associé pour la saison au Théâtre National de la Colline, travaillent sur le tranchant du métier et le moins que l’on puisse dire c’est que l’art du comédien n’est pas de tout repos.
Une préoccupation semblable anime
Un grand silence prochain, un spectacle mis en scène et interprété par Jean Paul Delore entouré de Dieudonné Niangouna et de deux musiciens Xavier Garcia aux sampleurs et Alexandre Meyer à la guitare. Disons d’emblée que Dieudonné Niangouna est un comédien-poète remarquable (il sera présent dans le prochain Festival d’Avignon). Artiste polymorphe, il écrit des textes qui revivifient la langue française, joue en déverrouillant son corps avec une extrême violence, profère des poèmes avec la joie et la simplicité d’un sage. Dans le spectacle de Stéphanie Béghain, le théâtre est donné à voir nu. Ici, le spectateur est accueilli devant une scène surencombrée et toute la représentation va consister à mettre à nu le théâtre. Dans le désordre du monde que peut bien vouloir dire un théâtre bien ordonné et à quoi sert un théâtre bien ordonné, si ce n’est à enfermer les spectateurs dans un cadre et des contraintes ? Ce sont là les questions préliminaires à la représentation. Pour les deux acteurs, le noir et le blanc au corps peint comme un tissu africain, il y a urgence à vivre ou plutôt à ne pas mourir ; il faut donc se débarrasser de l’inutile et ne garder que l’essentiel ; l’essentiel c’est le corps humain encore une fois. Le corps de l’acteur à travers les performances qu’il peut réaliser sur scène devient une parabole du corps humain dans sa fragilité et sa résistance, dans l’incroyable vitalité dont il peut faire preuve sous les coups mortels répétés. Le plateau est un foutoir où l’on ouvre la boîte, on décortique la machinerie pour voir comment ça marche ; les projecteurs à vue font de la lumière sur ordre et il suffit d’ouvrir la porte pour faire entrer la lumière du jour ; la seule utilité d’une porte-décor est le bruit qu’elle fait quand elle claque, seule est importante la vraie porte, celle qui enferme sur le faux monde du théâtre et le vrai monde, celle qui sort l’utopie du théâtre pour la mettre dans le monde du dehors, le vrai. Le corps d’un comédien c’est de la chair vivante qui crie, qui fait du bruit quand il se cogne, qui se relève quand il tombe ; le travail du comédien c’est tomber, se faire mal et se relever ; c’est se cogner, se faire mal et recommencer, c’est la répétition. Ce théâtre mis cul par-dessus tête devient une parabole du monde qui marche sur la tête. Le théâtre est une officine où l’on refait le monde. L’officine de dieu était un théâtre, et s’il a mis toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sur l’homme blanc c’est qu’il a gardé le noir pour lui, comme une nouvelle chance de refaire le monde au cas où... A la fin, l’homme noir, peintre déjanté et persévérant, au corps cabossé de bleus, épluche l’homme blanc, efface les formes géométriques sur les tableaux noirs, installe le silence ; les quatre interprètes sortent et dans le noir originel abandonnent aux spectateurs l’espoir d’un recommencement possible du monde. Autrement peut-être. Les mots de Sony Labou Tansi, poète congolais qui défia la dictature de Mobutu et de Dieudonné Niangouna sont proférés comme des coups de poing ou énoncés dans leur pure évidence selon une série de strophes et de séquences séparées par un ordre donné à la régie lumière, répétitif comme un refrain. Chaque séquence semble être une ligne mélodique écrite sur une partition : chaque acteur, chaque musicien est sur une ligne autonome. De leur frottement, de leur friction, de leur superposition naissent l’harmonie ou la désharmonie, la musique en somme qui surgit des corps, des voix et des instruments. Le travail sur le rapport entre l’acteur et le musicien, sur le rôle de la musique dans un travail théâtral n’est pas le moindre intérêt des spectacles de Backstage. C’est encore le cas dans
Echo, même si l’on est dans une formulation plus classique.
est spectacle écrit et conçu par Clémentine Baert, actrice souvent vue chez Pascal Rambert. Le musicien guitariste Alexandre Meyer, présent également dans le spectacle précédent, l’accompagne. L’écho c’est le retour d’un son après qu’il a frappé une paroi rigide. Echo c’est aussi une nymphe dont la parole se limite à répéter ce qu’elle entend ; éprise de Narcisse qui la repousse, elle se dessèche jusqu’à n’être plus qu’une voix. Voilà une belle fable pour séduire une comédienne. Clémentine se saisit du matériau d’Ovide et écrit un poème sur la solitude de la femme abandonnée par l’amour, dans la jungle des sons urbains. Elle progresse dans son poème entre chuchotements en gémissements, vocalises et phrases articulées, en contrepoint d’images stridentes et saturées de couleurs et de sons sur un écran vidéo, délicatement portée par la composition musicale du guitariste, passant sans transition du parler au chanter, du danser au marcher, comme poussée par les nécessités de sa propre respiration. Voix claire et lumineuse dans un corps dense et opaque qui se cogne contre l’écran saturé de voix et de bruits, à l’image de nos espaces urbains où le silence se fait rare et où la parole surabondante se brade. Belle partition où s’exprime une intelligence sensible de comédienne chanteuse, dans un registre opposé à celui de Stéphanie Béghain ; mais toutes deux ont en commun de se mettre en danger, de ne compter que sur leurs propres ressources.
Sophie Lannefranque, autre actrice porteuse de projet dans cette programmation, a choisi une démarche plus assurée dans L’après rire. Comédienne formée à l’Ecole de la Comédie de Saint Etienne, Sophie Lannefranque a écrit un texte qui commence comme un pastiche de La petite maison dans la prairie et se termine comme une dérision du paradis terrestre. Meneuse de revue dans un improbable cabaret aux réminiscences de Tim Burton, Sophie Lannefranque chante, parle, orchestre ce conte musical, entourée de trois musiciens. C’est frais, ludique, parfaitement assumé dans sa dimension lisse et repérable, parfaitement interprété par la comédienne qui s’est taillé un spectacle à la mesure de ses désirs, sans jamais tomber, cependant, dans la complaisance narcissique, grâce à la direction vigilante de Nathalie Royer, autre comédienne formée à Saint Etienne et que l’on a pu voir travailler avec Stanislas Nordey.
Backstage fait la part belle aux femmes en cette année de « France présidente ». Trois projets sur les quatre programmés sont impulsés par des femmes. L’exception, Un grand silence prochain, spectacle d’hommes, résonne pourtant avec les autres à travers la présence du comédien noir Dieudonné Niangouna, tant il est vrai que les femmes et les noirs ont en commun d’être des minorités en droits alors qu’ils sont majoritaires en nombre. Car Backstage, « programmation alternative à la grande programmation », pour reprendre l’expression de son initiateur, François Béchaud, est une programmation indéniablement engagée. Il faut saluer la rigueur et la cohérence de sa ligne artistique et politique à travers la diversité des esthétiques qui ont en commun de mettre en scène le théâtre en train de se questionner dans ses formes, ses contenus, sa place dedans et dehors. Le monde-théâtre est un concept né dans le siècle baroque, siècle sans idéologie et sans projet qui fit la part belle à la pure forme ; ce début de vingt-et-unième siècle n’est pas sans rappeler l’âge baroque nous disent les artistes rassemblés dans Backstage à la Comédie de Saint Etienne.
Angelina Berforini
9 lyriques pour actrice et caisse claire, performance créée aux Laboratoires d’Aubervilliers en mai dernier est présenté au Théâtre de La Bastille les 10, 11, 12, 15 et 16 mai.
Mots-clés : partitions dans le désordre
Inséré le : 02/05/2007 10:32
http://www.leslaboratoires.org