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Mécaniciens et créateurs

où l'art d'automatiser le mouvement

Chapeau : Extrait de l’édition « Vers l’infini et au-delà ! », en co-édition avec isthme édition.

Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (http://www.artishoc.com)

Genre Ressource : texte d'analyse

Denis Vidal rédacteur

ficarti_bn.jpg (crédits : Michal Batory / )
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Texte : Il n’est pas étonnant que la première délégation diplomatique officielle du Royaume-Uni en Chine à la fin du XVIIIème siècle ait pu espérer gagner les faveurs de l’Empereur en emmenant dans ses bagages quantité d’automates. Ces derniers connaissaient alors une vogue de popularité sans précédent dans l’aristocratie de ce pays. Plus généralement aussi, la fabrication d’automates a été considérée – et cela depuis l’Antiquité - comme un des achèvements les plus spectaculaires de la technologie, aussi bien dans des cultures du pourtour méditerranéen que dans l’ensemble de l’Europe occidentale.
Plusieurs créations réputées, qui ont scandé l’histoire des automates, n’ont jamais été oubliées. On a ainsi retrouvé, grâce à l’archéologie, les restes de statues animées qui représentaient les divinités de l’Egypte pharaonique. Et l’on dispose de descriptions, parfois très précises, des théâtres d’automates d’Alexandrie ou de Byzance. Ils ont été d’ailleurs été imités par la suite, de manière plus ou moins fantaisiste, à différentes époques et dans divers contextes. Car même si aucun d’entre eux n’a survécu aux ravages du temps, on a conservé plusieurs témoignages à leur sujet ainsi que divers écrits techniques sur leur fonctionnement, dont certains rédigés par ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Le plus célèbre d’entre eux est le « traité des automates », attribué à Héron d’Alexandrie et qui date du premier siècle après Jésus-Christ. Sa diffusion dans l’Europe médiévale a été permise par la traduction qu’en avait fait Al Jazari, un savant arabe du XIIème siècle, qui était lui-même un fabricant réputé d’automates.
En ce qui concerne les périodes plus récentes on peut mentionner les spectacles d’automates qui faisaient la popularité des horloges astronomiques dont s’enorgueillissaient de nombreuses cathédrales d’Europe et dont on peut en voir encore aujourd’hui, un exemple particulièrement impressionnant à Strasbourg. Citons également les créations de la Renaissance puis du Maniérisme - à commencer, bien sûr, par les automates conçus et réalisés par Léonard de Vinci, dont un lion qui paraît-il faisait tout à la fois, l’effroi et les délices de la cour de François Ier. On n’oubliera pas, non plus, le formidable intérêt de l’aristocratie et des élites savantes pour les automates au XVIIIème siècle ni les débats passionnés que suscitèrent les exploits plus ou moins frelatés d’automates célèbres comme « Le joueur d’échec » de Kempelen ou « Le canard » de Vaucanson. Finalement, au XIXème siècle, la baisse du prix des automates assura à ces derniers un important succès populaire. Mais au-delà de certains exemples mieux connus, l’historiographie récente a montré l’importance insoupçonnée du rôle que les automates ont joué, non seulement dans l’histoire scientifique et technologique de l’Europe et du pourtour méditerranéen, mais aussi dans son histoire culturelle.
Si les Européens du XVIIIème siècle ont pu se flatter ainsi de l’étonnante ingéniosité de certaines de leurs réalisations dans le domaine de la construction d’automates, ils avaient certainement tort en revanche, d’imaginer qu’ils détenaient un quelconque monopole en la matière ; plus tort encore bien sûr, de croire y voir l’indice indéniable de leur supériorité technologique sur les autres civilisations. Il est avéré que d’autres cultures ont eu dans ce domaine une tradition aussi ancienne et raffinée. Tel fût certainement le cas de la Chine. Et cela explique en partie, le dédain avec lequel fût accueilli à la cour impériale, le lourd fardeau d’automates que le premier ambassadeur de sa Royale Majesté avait amené dans ses bagages.
Aujourd’hui en tout cas, la question est tranchée ; même si l’on se rappellera avec étonnement qu’il y a peu de temps encore les Occidentaux se gaussaient de l’incapacité supposée de l’Inde ou du Japon de faire autre chose que d’imiter la technologie occidentale. Personne désormais ne met plus en question le fait que ces pays soient capables non seulement de produire et de commercialiser toutes sortes de merveilles technologiques, mais aussi, bien sûr, de les concevoir.
Si le propos de l’exposition « Vers l’infini et au-delà ! » peut néanmoins nous surprendre, ce n’est pas en raison des prouesses techniques des automates ou des robots qui s’y trouvent rassemblés. En effet, les automates hindous présentés par Emmanuel Grimaud semblent appartenir plutôt à une époque technologique depuis longtemps révolue. Et l’originalité des robots créés par Tomotaka Takahashi est moins liée à leurs caractéristiques purement techniques qu’aux idées qui ont présidées à leur conception. Ce qu’il y a de fascinant dans les créations qui nous sont présentées ici, tient moins ainsi à la technologie qui s’y trouve déployée, qu’à la manière dont elle y est mobilisée.
En effet, il n’y a peut-être pas de créations technologiques qui suscitent autant de curiosité et un tel degré d’ambivalence, que celles relatives à la fabrication de créatures artificielles. Et cette ambivalence se trouve encore renforcée lorsque, comme dans le cas présent, ces créations mettent également en jeu la religion ou la sexualité. Ainsi, au-delà de la simple curiosité ou encore de leur intérêt esthétique, les objets présentés dans cette exposition nous invitent à réfléchir à la complexité de nos réactions à l’égard des automates ou des robots, dès lors que leurs créateurs s’emploient à jouer avec les projections psychologiques et culturelles qui leur sont associées.


Sous le signe de l’ambivalence

Si l’on cherche des exemples de sentiment d’ambivalence suscité par des créatures artificielles, il suffit de se remémorer quelques-unes des oeuvres littéraires ou cinématographiques où elles jouent un rôle de premier plan. Quelles que puissent être par ailleurs les variantes sur ce thème, le climax se situe toujours au moment où ces dernières rompent la docilité qui semblait les caractériser et se révoltent contre leur créateur ou l’humanité tout entière. On pourrait multiplier ainsi à l’infini les exemples où se manifeste le sentiment d’ambivalence que suscitent robots et automates. Sans même remonter au monstre de Frankenstein ou à des exemples pris à des époques plus anciennes, on peut se référer ici souvenir qu’a laissé la célèbre scène du film de Stanley Kubrik, « 2001, l’Odyssée de l’espace », où l’on voit des astronautes débrancher - au grand dam de ce dernier - l’ordinateur sophistiqué qui régentait la marche de leur vaisseau spatial et qui brusquement, s’est rebellé. En effet, cette scène n’est pas seulement considérée comme un des moments les plus forts du cinéma de science-fiction, elle est aussi fréquemment mentionnée par toute une génération de roboticiens. Plusieurs d’entre eux y voient paradoxalement l’une des sources premières de leur attrait pour cette vocation. De même peut-on mentionner l’étonnante popularité des «trois lois de la robotique » jusque dans des milieux qui dépassent souvent le cercle des amateurs de science-fiction. De telles « lois » qui relèvent en réalité de la seule imagination littéraire d’Isaac Asimov, sont censées énoncer les injonctions fondamentales que tout robot doit respecter si l’on veut véritablement s’assurer que ces derniers ne puissent jamais nuire à l’humanité. C’est une chose cependant de reconnaître l’existence du sentiment d’ambivalence que suscitent automates et robots. Mais c’en est une autre de chercher à mieux en cerner les causes, surtout lorsqu’on en cherche plus spécifiquement les racines sur le plan culturel.


L’anxiété devant les robots est-elle vraiment un trait de la culture occidentale ?

A en croire plusieurs spécialistes qui se sont intéressés à cette question, l’ambivalence que l’on peut ressentir et dont témoignent toute une série d’œuvres de fiction vis à vis des robots ou des automates, représenterait un trait plus spécifiquement occidental, dont on ne trouverait pas nécessairement l’équivalent dans d’autres cultures. Une telle idée peut sembler surprenante dans la mesure où, comme on l’a déjà souligné, les occidentaux s’étaient plutôt enorgueillis jusqu’alors de leurs affinités avec la culture scientifique et technologique. Mais il n’en est pas moins vrai que l’exposition présentée ici pourrait sembler confirmer une telle intuition.
On peut envisager de ce point de vue, l’exemple saisissant des automates de divinités hindoues que nous présente Emmanuel Grimaud. Comme celui-ci nous l’indique, la majorité des dévots ne semblent aucunement choqués en Inde de voir ainsi représentés leurs dieux sous la forme d’automates. Sachant que l’on peut trouver d’autres exemples plus ou moins comparables de la « mécanisation » des représentations de divinités dans l’hindouisme, on peut se demander si de telles traditions ne manifestent pas , plus généralement, l’existence d’un rapport plus détendu que le nôtre vis-à-vis de la notion même de « créature artificielle ».
Il ne fait pas de doute, en effet, que la tradition chrétienne n’a pas toujours manifesté la plus grande tolérance vis-à-vis de tout ce qui pourrait être identifié à une forme ou une autre, de créature artificielle. Cela est d’autant plus vrai quand ces dernières étaient associées au sacré. De telles réalisations pouvaient alors être aisément identifiées à des idoles ou à des inventions diaboliques. On cite souvent à ce propos, la condamnation particulièrement sévère des automates par Saint Thomas d’Aquin. Mais d’une manière plus générale, les fabricants d’automates dès lors qu’ils cherchaient à insuffler un semblant de vie dans leur machine, pouvaient se voir accuser de chercher à s’arroger des prérogatives qui revenaient à Dieu et à lui seul, au risque de passer, à certaines époques, pour des magiciens ou des hérétiques. Aussi à des périodes plus récentes, on peut être tenté de voir dans les descriptions littéraires ou cinématographiques des personnages de « savants fous » et de leurs créatures plus ou moins maléfiques, l’héritage à peine sécularisé d’une même tradition.
De tels exemples peuvent expliquer le fait qu’existe aujourd’hui une sorte de consensus intellectuel chez de nombreux roboticiens : ces derniers voient dans l’attitude d’ambivalence d’une large partie du public vis-à-vis de la notion de créature artificielle, une spécificité de la culture occidentale, partiellement explicable du fait des traditions religieuses qui ont été les siennes. On peut cependant rappeler que les philosophes des Lumières firent longtemps le reproche exactement opposé, non seulement au christianisme mais aux prêtres du monde entier. Ils ne les accusaient pas seulement, en effet, de s’opposer aux progrès des sciences et de la raison, mais aussi d’exploiter eux-mêmes toutes sortes d’artifices technologiques et de faux-semblants pour donner plus de crédibilité aux dogmes religieux. La réalité est que l’on ne saurait réduire les relations complexes de l’église avec la technologie de son temps, ni à une simple affaire de confrontation entre deux visions du monde, ni à une affaire de pure instrumentalisation de l’une par l’autre.
Ainsi, pour en revenir à l’exemple de saint Thomas d’Aquin, il faut savoir que lorsque ce dernier s’en prenait aux fabricants d’automates, la personne qu’il visait plus particulièrement était Albert le Grand, son propre maître spirituel. Ce dernier qui était également un moine dominicain, avait conçu, paraît-il, un automate de bronze doué de parole et que Thomas aurait brisé dans son courroux. Or il ne s’agit pas d’un cas isolé, et l’on connaît un nombre non négligeable d’ecclésiastiques qui se sont intéressés de près ou de loin eux-mêmes, à la fabrication d’automates. Et si l’on doit insister encore sur le fait que l’Eglise ait eu des rapports moins tranchés qu’on ne le suppose avec la fabrication d’automates, il suffit de rappeler une nouvelle fois que les grandes cathédrales européennes ont constitué depuis des siècles le plus solennel des décors aux spectacles d’automates agrémentant le plus souvent leurs horloges.
Si l’on en revient maintenant à l’hindouisme, il n’y a certainement pas lieu là encore, de prêter foi à l’argument (d’inspiration largement coloniale) selon laquelle l’omniprésence de la religion pourrait avoir été un frein au développement technologique de cette civilisation. Mais cela ne veut pas dire pour autant que l’on pourrait attribuer les succès de l’informatique en Inde à l’héritage de la culture brahmanique ou encore qu’il y aurait une affinité « culturelle » évidente entre la culture sanscrite et la pensée scientifique, comme l’affirment les traditionalistes hindous.
Ainsi, contrairement à ce que certains en mal d’exotisme seraient tentés de déceler, les automates de divinités hindoues présentés dans cette exposition, n’ont pas lieu de conforter les analyses qui prétendent en chercher les clés dans des stéréotypes culturels. Ces dieux « mécanisés » nous donnent certes à voir un exemple fascinant et relativement mal connu des formes que peut prendre l’hindouisme contemporain ; mais au delà même du contexte particulier qui a présidé à leur conception, ces derniers témoignent surtout, en réalité, de la manière dont une forme inattendue d’alliance entre religion et technologie peut souvent conduire - dans n’importe quelle culture et à n’importe quelle époque- à des formes de création inédites, aussi bien du point de vue technique que d’un point de vue religieux ou encore esthétique.


Inventer des mouvements divins

Une autre erreur cependant consisterait à voir dans ces automates le témoignage d’une forme d’archaïsme technologique qui se serait maintenu jusqu’à ce jour dans les profondeurs de la culture populaire, en dépit des avancées technologiques spectaculaires dont témoignent par ailleurs, les secteurs de pointe de l’industrie indienne. Car, ainsi que l’explique Emmanuel Grimaud, la popularité actuelle des automates dans les processions religieuses comme dans de nombreux lieux de pèlerinage, ne relève nullement d’un simple phénomène de « survivance ». C’est au contraire, si on l’en croit, une certaine lassitude face à d’autres usages de la technologie qui expliqueraient cette nouvelle vogue des automates pour représenter les divinités. D’autre part, ces derniers offrent la possibilité d’exploiter des caractéristiques qui leur sont propres (en termes de relief et de mouvement notamment) et que ne possèdent pas au même degré d’autres médiums qui peuvent sembler pourtant plus sophistiqués en apparence, comme c’est le cas par exemple de toutes sortes de nouveaux effets spéciaux à l’écran.
L’étonnement que peut ainsi susciter le recours contemporain à des formes technologiques apparemment « démodées » ne nous surprendra cependant que si l’on reste prisonnier d’un cadre idéologique dominé par le culte de l’innovation technologique. Nombreux sont pourtant les registres, aussi bien dans le domaine de l’art que dans celui des loisirs, où l’on sait parfaitement que chaque médium a des potentialités spécifiques qui ne demandent qu’à être redécouvertes dans des contextes eux-mêmes renouvelés. Ainsi peut-on se demander dans quelle mesure la popularité des automates de divinités dans les processions et les lieux de pèlerinage en Inde, n’est pas à rapprocher de celle qu’ils peuvent aussi remporter dans le contexte pourtant très différent des parcs de loisir et d’attraction de type Walt Disney. Une telle association est d’autant plus légitime que les créateurs mêmes de ces automates divins ont pu être sollicités pour étendre leur savoir-faire à la création de parcs d’attraction en Inde sur un mode qui combinerait étroitement les notions de loisir et de religion.
De tels rapprochements peuvent cependant nous déconcerter aussi dans la mesure où ceux-ci semblent peu compatibles avec la « solennité » qui est associée plus spontanément aux idées de croyance et de dévotion, dans une société largement sécularisée comme la nôtre. Aussi et pour mieux apprécier ce que représentent véritablement ces automates, il faut certainement aller au-delà des premières réactions d’étonnement (et à plus forte raison de simple amusement) que risquent peut-être de susciter ces manifestations d’un polythéisme bien vivace, et essayer de mieux cerner la logique spécifique à laquelle obéissent leur création.
La spécificité des automates par rapport à d’autres formes de représentation des divinités, est de permettre d’en reproduire les gestes et pas seulement les apparences. Cependant, comme l’explique avec beaucoup d’ingénuité l’un de leurs créateurs, nul ne peut prétendre savoir en toute certitude comment bougent les dieux. Ainsi, ce qu’il y a peut-être de plus fascinant dans les automates présentés ici – comme le suggère le texte d’Emmanuel Grimaud - c’est d’abord la manière dont leurs potentialités mécaniques sont utilisées par des artisans particulièrement inventifs : elles sont transformées, de fait, en une source inédite de créativité « théologique » pour approcher autant que faire se peut, de ce qui pourrait être effectivement considéré comme un geste divin. Mais ces considérations d’ordre « théologique » sont aussi une manière d’inciter en retour les constructeurs d’automates à inventer de nouveaux dispositifs technologiques et à stimuler leur créativité d’artisans.
Ainsi, au delà de l’intérêt et de la simple curiosité esthétique que peuvent susciter ces automates , ceux-ci nous offrent un aperçu fascinant sur la manière dont technologie et religion, loin de devoir nécessairement toujours se contrecarrer, peuvent parfois s’enrichir mutuellement, aujourd’hui comme par le passé.

Une démarche toute « féminine »

Les liens entre religion et robotique ne sont pas les seuls cependant à pouvoir être marqués d’une profonde ambiguïté. Tel est aussi le cas des liens qui peuvent être établis entre la création de robots ou d’automates, et le désir (généralement masculin) ou la sexualité. Le fantasme d’une créature artificielle qui incarnerait « la femme idéale » est en effet, un thème que l’on trouve de manière récurrente dans la tradition occidentale. Le mythe de Pygmalion en est probablement l’illustration la mieux connue. Cependant, ce qui différencie le mythe antique de ses variantes contemporaines - comme le fait judicieusement remarquer Frédéric Kaplan dans un ouvrage passionnant consacré aux robots de loisir -, est que la création d’Aphrodite était plutôt décrite à l’origine comme une parfaite réussite ‘technologique’ ; et que tel n’est manifestement pas le cas de la plupart de ses variantes plus récentes. Compte-tenu des associations implicites liées à la notion de robot féminin, on comprend sans difficulté que la majorité des roboticiens aient pu choisir par prudence de ne pas sexualiser trop ouvertement les créatures de leur fabrication.
Toutefois, on pourrait être tenté de noter, là encore, la différence apparente entre les attitudes qui prévalent en Occident et celles pouvant exister dans d’autres régions du monde, en particulier au Japon. Ainsi peut-on remarquer par exemple que l’apparence de « Aibo », le plus célèbre des robots de loisir de Sony, avait été initialement confiée à l’artiste designer Hajibe Saroyama, populaire dans ce pays pour son travail d’affiches et de publicités montrant des pin-up fortement érotisées et dont l’apparence reste généralement à mi-chemin entre celle du robot et de l’être humain. C’est aussi à un roboticien japonais, Hiroshi Ishiguro, que l’on doit la première construction d’un robot contemporain dont l’apparence semble pouvoir être confondue brièvement avec celle d’une jeune femme véritable. S’agit-il alors vraiment du seul hasard si c’est également un roboticien de ce pays, Tomotaka Takahashi, qui a conçu, à son tour, le premier robot doté d’une démarche typiquement féminine ?
Dans ce cas cependant, et comme pour ce qui est de l’association entre robotique et religion, il y a peu de sens à vouloir opposer ce qu’il faudrait définir comme le « puritanisme » de la culture occidentale à ce qui apparaîtrait alors comme la « tolérance » de l’esprit japonais en matière de rapprochement entre sexualité et innovation technologique. Il suffit, en effet, de prendre en compte la manière dont les roboticiens japonais envisagent, eux-mêmes, cette question pour avoir des doutes sur une telle interprétation.
Ainsi, et pour l’avoir entendu personnellement s’exprimer à ce sujet, il est clair qu’un roboticien comme Hiroshi Ishiguro est tout à fait conscient des limites à ne pas transgresser quand il conçoit ses robots. De même, ce dernier insiste sur l’étonnante réserve dont semble devoir faire preuve le public japonais (masculin, en particulier) lorsque celui-ci a l’occasion d’approcher sa créature féminine robotisée. Pour ce qui est de Tomotaka Takahashi, il choisit non seulement de donner une forme très stylisée à son robot féminin, mais aussi comme il l’explique, de le nommer par de simples initiales « FT » afin précisément de ne pas personnaliser trop son identité. Enfin, s’il est vrai que Tomotaka Takahashi a choisi de donner une démarche aussi suggestive que possible à sa création, il l’a fait en s’inspirant de la démarche de mannequins. C’est à dire qu’il a pris comme modèle un idéal de la féminité qui, par bien des aspects, n’est pas moins ‘ abstrait’ ou conventionnel que celui des fabricants d’automates en Inde, lorsque ces derniers cherchent à réinventer le mouvement des divinités. Ainsi , chacun de ces créateurs se montre-t-il clairement conscient des formes d’ambivalence que peut susciter au Japon comme en Occident, le fait de sexualiser leurs créations. Mais cela ne les empêche pas bien sur, de pouvoir aussi en jouer, quand l’envie leur en prend.



Mécaniciens et créateurs

Si l’on y réfléchit, il n’est pas surprenant que des fabricants d’automates puissent avoir quelques difficultés à imiter la nature quand ceux-ci s’efforcent à représenter les dieux et leurs mouvements, notamment dans le cadre du polythéisme hindou.Ils disposent en revanche, de modèles conventionnels souvent très détaillés, pour décrire l’apparence supposée de ces divinités et résoudre au mieux les problèmes de représentation auxquels ils peuvent être confrontés. De même, peuvent-ils s’inspirer de nombreuses sortes de rituels où le mouvement des dieux se trouvé exprimé par le biais d’artifices les plus variés. Il est d’autant plus remarquable de constater l’importante part de liberté et de créativité que ces artisans d’automates contemporains s’octroient néanmoins afin d’inventer leur propre version « mécanisée » du mouvement des dieux, et trouver les mots qui justifient leur interprétation souvent très personnelle de la manière dont ces derniers sont censés se mouvoir.
En revanche, il semblerait qu’au Japon, un fabricant de robots ne soit pas confronté à ce genre de difficulté au moment où celui cherche à donner à un robot une apparence ou une démarche véritablement féminine. N’est-il pas en effet, environné de tous les exemples dont il a besoin pour s’inspirer ? De même, il ne manque pas de modèles culturels dans la culture japonaise qui peuvent lui servir de modèles pour représenter la démarche féminine de manière stylisée. Un roboticien comme Hiroshi Ishiguro a d’ailleurs exploité de telles possibilités et n’a pas hésité à mettre au point des modèles de robots féminins « naturalistes », inspirés directement de l’apparence véritable des femmes Japonaises et de leur comportement attendu en public.
Lorsqu’il a conçu son robot féminin, Tomotaka Takahashi a quant à lui, fait un choix différent. Il a d’une part, donné une apparence extrêmement stylisée à sa création et s’est inspiré aussi comme on l’a vu, de la démarche propre aux mannequins, c’est-à-dire d’une façon de se mouvoir artificielle et dénuée de toute connotation culturelle spécifiquement japonaise. En faisant un tel choix, ce dernier opte dès lors pour un idéal de la féminité à la fois conventionnel et dans un même temps, tout à fait représentatif des nouvelles formes d’une culture mondialisée.
On s’aperçoit ainsi qu’en dépit des contextes culturels et des contraintes technologiques spécifiques auxquelles se trouvent confrontés les artisans et les roboticiens, ces derniers conservent une importante marge de liberté. Ils peuvent l’utiliser pour donner une interprétation ‘mécanisée’ très personnelle du mouvements des divinités, ou encore pour transcrire à leur manière un idéal cosmopolite de féminité. On aurait tort ainsi de considérer que leurs œuvres soient seulement le résultat d’une tradition culturelle donnée, d’une forme d’artisanat ou encore de technologie spécifique car c’est d’abord leur identité de créateur et de chercheur qui s’y trouve fondamentalement impliquée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces travaux sont certainement réunis ici dans cette exposition « Vers l’infini et au-delà ! » ; mais c’est aussi à cette aune que chacun devrait, à son tour, les juger.


Pour en savoir plus sur quelques uns des thèmes abordés dans ce texte :
- Kaplan, Frédéric, « Les machines apprivoisées ; comprendre les robots de loisir », Paris Vuibert, 2005
- Wood, Gaby, « Living dolls », London, Faber and Faber, 2002.
-Vidal, Denis, « Anthropomorphism or subanthropomorphism ; an anthropological approach to Gods and to Robots », Journal of the Royal Anthropological Institute, 13 (4) 2007.



Inséré le : 17/10/2007 19:30
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