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Un théâtre pour faire et défaire les rois
Chapeau : Laurent Pelly met en scène
Le Roi nu d'Evgueni Schwartz tandis que Jean-François Sivadier propose
Le Roi Lear de Shakespeare. Une occasion de les interroger sur la représentation de la royauté au théâtre.
Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (
http://www.artishoc.com)
Genre Ressource : entretien
Laurent PELLY Metteur en scène
Jean-François SIVADIER metteur en scène
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Texte : Au théâtre, on le sait, les couronnes des rois sont de laiton et leurs sceptres sont de carton. Pourtant, le roi est l'un des personnages par excellence de la scène dramatique. Que les rois soient ceux des tragédies antiques ou ceux de la modernité, qu'il s'agisse d'
Oedipe roi de Sophocle ou de
Ubu roi d'Alfred Jarry, que
Le Roi s'amuse avec Victor Hugo, que
Le Roi se meurt avec Eugène Ionesco, que l'on remonte au temps de William Shakespeare pour entendre « la tragique histoire des rois », que l'on s'en tienne à ce temps qui est un peu celui de Torquato Tasso et de son étrange pièce
Le Roi Torrismond qui date de 1586, ou que l'on s'intéresse à celle de Julien Gracq
Le Roi Pêcheur écrite en 1948 et qui reprend la légende du Graal, il y a de nombreux rois au théâtre, de nombreuses manières de représenter la royauté. Sans doute les liens entre
Le Roi Lear de William Shakespeare (la pièce date de 1605-1606) et
Le Roi nu du Russe Evgueni Schwartz (1896-1958), sont-ils délicats à définir. Si nous interrogeons la manière dont les deux écrivains et leurs ouvrages traitent de la royauté, la représentent, c'est que la programmation de cette première saison rapproche ces deux œuvres, prétexte à réflexions vives de deux artistes d'une même génération, Jean-François Sivadier pour
Le Roi Lear, Laurent Pelly pour
Le Roi nu.Armelle HéliotLaurent Pelly : « Contre la pensée unique »De qui parle Evgueni Schwartz lorsqu'il écrit Le Roi nu ? Laurent Pelly : il ne parle évidemment pas d'un roi ou deroyauté... Il parle de tyrannie ! C'est un tyran qu'il met en scène. Et ce tyran, c'est clairement pour Evgueni Schwartz, Hitler. Parce qu'il choisit un ton de farce, nous sommes plus près d'
Ubu roi de Jarry que de
Vie et mort du Roi Jean de Shakespeare et s'il fallait circonscrire ce que veut nous faire comprendre Evgueni Schwartz, je dirais qu'il fustige dans la pièce ce que l'on nomme aujourd'hui « la pensée unique ». Et il le fait en 1934...
Comment avez-vous découvert Le Roi nu ?J'ai d'abord lu le conte d'Andersen
Les Habits neufs de l'Empereur. Je préparais alors un spectacle consacré à l'écrivain danois et c'est en scrutant de près le texte de ce conte que j'ai été conduit à Schwartz.
Pensez-vous que la charge politique ait conservé sa force ?Certainement. Il s'en prend au pouvoir et il faut, au moment où il écrit, beaucoup de courage pour l'oser. Il montre la mégalomanie d'un dirigeant... mais il n'est pas dans le domaine de l'imagination. Il vise quelqu'un ! Hitler, donc. Mais bien sûr Staline se reconnaît. On est alors dans une des périodes les plus dures qu'il lui ait été donné de vivre. Meyerhold est en prison. Les intellectuels, les artistes sont la cible privilégiée d'un pouvoir tout puissant et totalement cynique. Non seulement Evgueni Schwartz affronte, attaque, mais il le fait avec l'humour et la légèreté, la fantaisie qu'on lui connaît dans ses autres œuvres,
Le Dragon, par exemple.
Le Dragon est aussi une pièce qui prend la forme d'un conte et attaque le pouvoir. Est-elle très proche du Roi nu ?Elle est très belle aussi, plus tardive. Elle date de 1943. Staline ne la goûtait guère... Il s'agit d'une fable aux nuances féeriques mais qui est aussi une satire corrosive du monde : si le dragon est tué par Lancelot, ce n'est pas le courageux chevalier qui triomphe dans un premier temps...mais l'hypocrisie du bourgmestre de la ville qui vivait dans la terreur...
Comment la pièce Le Roi nu a-t-elle été accueillie ?Elle a été censurée, interdite ce qui, si l'on y songe, pour une farce du XXe siècle est un événement unique ! Il fallut attendre 1960 pour que les représentations du
Roi nu soient autorisées en URSS...
Il y a dans Le Roi nu quelque chose de féerique. Comment concilier ce caractère de conte avec la férocité du sens ?J'ai longuement travaillé avec les acteurs. Nous avons analysé le sens de la pièce et nous voulions que l'on comprenne que Staline, Hitler, un chef de service dans une administration, ce peut être la même tyrannie ! C'est en nous appuyant sur ce travail que nous avons opté pour l'aspect kafkaïen des situations, le caractère bureaucratique de ce qui se développe. Bien sûr les propositions de Chantal Thomas pour la scénographie vont dans ce sens, avec ces tiroirs surdimensionnés qui suggèrent un monde inquiétant, et les costumes, les maquillages, les coiffures comme les manières de se mouvoir des personnages, tout doit concourir à cette impression, sans basculer pourtant dans une caricature farcesque trop appuyée.
Par-delà la forme, c'est pour vous ce qui se dit dans Le Roi nu qui demeure très subversif ?Certainement. Il fallait une audace grande pour oser dire ces choses. Certaines répliques, celles qui concernent la liberté, en particulier, sont très audacieuses, courageuses.
Pensez-vous qu'il y ait une postérité d'Evgueni Schwartz ?Je suis persuadé que lorsque Grimaud et Prévert ont écrit leur merveilleux film d'animation
Le Roi et l'Oiseau, ils connaissaient Evgueni Schwartz... Si l'on va du côté du théâtre, il me semble clair que lorsque Dario Fo écrit
Faut pas payer !, il est absolument dans la lignée de Schwartz, à la fois désopilant et dévastateur, d'une lucidité profonde, efficace, nécessaire !
Propos recueillis par
Armelle HéliotJean-François Sivadier : « La royauté prétexte »Qu'est-ce qu'un roi de théâtre ?Jean-François Sivadier : « Rien », comme dirait Cordelia… Rien parce qu'au théâtre, il suffit de dire : « le roi entre » et tout le monde accepte que le roi est entré… donc on n'a pas besoin de se poser la question de sa représentation.
Pourtant dans Le Roi Lear, tout ne commence-t-il pas par la question de la représentation du pouvoir, son partage ?Mais Lear, qui divise son royaume, renonce au pouvoir, ne renonce pas à l'essence de la royauté. Ce qui change, c'est qu'en descendant du trône, littéralement, Lear déplace le monde. Il dépose sa couronne et rien n'est plus comme avant. Ce n'est pas sa seule identité qui change, mais celles de tous autour de lui. Plus personne ne peut «reconnaître» personne, c'est sans doute ce qui est immédiatement le plus actif dans la pièce.
N'avez-vous pas le sentiment que dans Le Roi Lear, la possibilité de toute loi est pulvérisée d'entrée, par la réponse de Cordelia et la manière dont son père la reçoit ?Travaillant la pièce, la jouant, on prend conscience que s'il y a une loi dans
Lear, c'est la loi de la jungle. Pas de claire volonté, pas d'action résolue, mais des protagonistes précipités dans un mouvement qui les conduit, Lear compris, à changer sans cesse de statut, d'identité. C'est très troublant et cela montre à quel point la question de la représentation est particulièrement complexe dans cette pièce.
Vous optez, justement, pour une manière très particulière de « représenter » la pièce. Les interprètes ont l'air de nous attendre. Ils s'adressent à nous, ils sont très proches. Pourquoi avoir voulu accentuer cette proximité ?J'aime le tréteau, ce n'est pas la première fois que je l'utilise parce qu'il me semble qu'il nous renvoie à l'essence même du théâtre, qu'il permet mieux que tout autre dispositif l'avènement de la parole théâtrale. Mais il y a dans
Le Roi Lear, d'entrée, quelque chose de très particulier que nous devions traduire : Lear confond privé et public, ce qui appartient à la sphère de l'intime et ce qui est de l'ordre du politique, et donc du divin. La question de Lear à ses filles dissout les frontières.
Vous êtes-vous appuyé sur des exégèses particulières de la pièce qui a été l'une des plus commentées par les spécialistes ?Si un livre me tient à cœur, c'est celui de l'historien polonais Ernst Kantorowicz
Les Deux Corps du roi, un essai sur la théologie politique au Moyen-âge que m'a fait connaître Bernard Sobel et qui montre comment l'on n'en appelle plus à la transcendance... Au passage, on se souvient que Sobel avait distribué Maria Casarès dans le rôle-titre de
Lear, ce qui pourrait suffire à répliquer à la question de la représentation.
Que dit exactement Ernst Kantorowicz qui intéresse la mise en scène du Roi Lear ?Dans
Les Deux Corps du roi, Kantorowicz s'appuie sur ce qu'il nomme lui-même « une fiction juridique curieuse » du XVIè siècle, en Angleterre, doctrine apparue sous Elisabeth. Le roi possède deux corps. Le Corps naturel, mortel, le corps politique, un corps que l'on ne voit pas, que l'on ne touche pas. A partir de cette étrangeté, Kantorowicz développe une analyse de ce qui est pour lui la naissance de la théorie moderne de l'Etat... et c'est évidemment très « parlant » pour comprendre Shakespeare. Mais il ne faut pas perdre de vue que dans la pièce, la royauté de Lear est un prétexte, un masque. Il n'est pas comme les autres rois shakespeariens. Cela parle de l'homme, Lear.
De l'homme dans son dénuement fatal ou d'un homme qui pourrait encore Espérer ?Nulle espérance en Lear, mais juste la lande, la folie, la solitude. J'ai pensé à ce qu'écrivait Primo Levi : « L'enfer, c'est là où il n'y a pas de pourquoi. » Ce qui touche, dans
Le Roi Lear, c'est l'absence de toute raison, mais de tout raisonnement aussi, d'explication. J'ai le sentiment que plus que toute autre, cette pièce hors du temps avec son roi sans divertissement, nous renvoie mystérieusement aux questions que nous pose le théâtre d'une façon générale. Avant
Le Roi Lear, les comédiens avec qui je travaille et moi étions du côté des idées, d'une réflexion sociale, politique :
Le Mariage de Figaro, La Mort de Danton, La vie de Galilée sont des pièces qui nous reconduisent au monde.
Le Roi Lear nous ouvre un chemin qui va au-delà. C'est l'unique question : être, ne pas être. Dormir, rêver peut-être. Jouer en tous cas !
Propos recueillis par
Armelle Héliot
Date de publication : 16/01/2008
Mots-clés : pelly, schwartz, royauté, les rois au théâtre, mise en scène, roi lear, roi nu
Inséré le : 16/01/2008 09:27
le site du Théâtre National de Toulouse -
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