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Le Roi Lear

Chapeau : Une mise en scène de Jean-François Sivadier, au TNT du 11 au 26 janvier 2008.

Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (http://www.artishoc.com)

William SHAKESPEARE auteur
Jean-François SIVADIER metteur en scène

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Texte : Le Roi divise son royaume en trois parts,
qu’il destine à chacune de ses trois filles.
Avant de procéder au partage, il leur demande de lui faire,
publiquement, une déclaration de leur amour filial,
en échange de quoi (et selon la qualité du texte),
elles se verront attribuer une part plus ou moins opulente.
(Dis-moi combien tu m’aimes, je te donnerai ce que ça vaut.
Ton amour ou du moins le texte qu’il t’inspire sera récompensé).
Les deux aînées prennent la parole et reçoivent immédiatement leurs parts.
Le Roi demande à la cadette ce qu’elle peut dire de son amour pour obtenir
un tiers du royaume peut-être plus intéressant encore que celui de ses sœurs.
L’enfant à qui l’on dit : « je te donne un cadeau mais embrasse-moi d’abord »
s’exécute sinon par amour, du moins dans le jeu de l’amour.
On peut mettre en doute la sincérité du baiser mais pas sa théâtralité.
Cordélia ne sait pas jouer la comédie.
Cordélia répond « rien ».


Dès la première scène de la pièce, celui qui a confondu l’espace privé et l’espace public, l’intime et le politique, l’amour (relatif) pour le père, et l’amour (par essence indéfectible) pour le roi ; celui qui a obligé ses filles à prostituer leurs sentiments, à faire de leur amour une monnaie d’échange pour acheter ce qu’il leur offre, qui a donné le champ libre au théâtre avec une épreuve conçue comme un exercice d’acteur, celui qui a abandonné son pouvoir, son autorité, ses biens, le gouvernement de l’Etat, tout en prétendant rester celui qu’on appelle le roi, celui-là, Lear, avec une question, a fait vaciller la représentation.
La réponse de Cordélia achève d’en détruire l’équilibre. Lear, on pourrait dire, c’est tout le théâtre à partir de rien.

Jean-François Sivadier, mars 2007


Ce Roi Lear, j'y étais…


L'événement final du festival, c'est Le Roi Lear, monté par Jean-François Sivadier dans la Cour d'honneur. Lors de la première, samedi soir, le vent était un acteur de plus, intégré au spectacle par le décor, un grand plateau de bois incliné se divisant en autant de collines, promontoires, grottes, obstacles, tours, espace animé par d'immenses toiles de voile rouge qui claquaient dans le mistral.(…)

La force de Sivadier, c'est le groupe, la bande, qu'il anime depuis plus de dix ans comme une sorte de chef sans cesse sur le sentier de la guerre, mais une guerre qu'il mène avec autant d'énergie que de rire et de subtilité. (…) Son Lear n'a rien perdu de cet esprit collectif, qu'il mêle à un indéniable talent individuel. Et Le Roi Lear, cette pièce « injouable » tant elle croise destin personnel et multiplicité d'actions périphériques mais intimement nouées à l'intrigue centrale d'un vieux roi « dotant » ses filles mais renié par elles et laissé pour fou, s'adapte parfaitement à cette double dynamique.

D'un côté et ensemble donc, Nicolas Bouchaud en Lear, proprement impressionnant par l'étendue de ses registres, de l'autre une troupe d'une égale valeur incarnant tous les personnages avec vaillance et maléfice, jusqu'au péché mignon de Sivadier qui n'adore rien tant qu'inverser les genres de certains personnages : Kent est ici joué par une femme, Régane, la deuxième fille par un homme, et le bouffon par Cordélia elle-même (idée magnifique, mais déjà illustrée par Strehler en son temps).
Cela redonne à Lear une vigueur nouvelle (Bouchaud est en pleine force de sa maturité d'acteur), et aux flatteries dont il est « victime » un caractère littéralement fielleux, bien de notre temps. Surtout, sa folie en sort renforcée, moins décrépitude d'un vieux roi abandonné de tous que construction imaginaire d'un homme choisissant la folie plutôt que de vivre dans un monde qu'il finit par vomir.

Quant aux intrigues qui se mêlent, elles sont enfin parfaitement claires, rendues indispensables alors que bien souvent, dans les mises en scène récentes, elles étaient sacrifiées, sinon complètement coupées. La pièce n'en est que plus puissante, pleine de coins et de recoins, de bruit et de fureur, de visions et de fantômes, de violence et de tempêtes. La nuit d'orage, notamment, est un grand moment.

Le plus impressionnant dans le travail de Sivadier est sûrement l'occupation de l'espace, souvent maudit, de la Cour, sa bande investissant le plateau comme une scène de jeu débridé, à conquérir, parvenant même à gagner les airs à force de combattre en permanence contre les pierres, contre la démesure, contre les éléments quasi déchaînés. Il s'agit là, à n'en pas douter, d'un spectacle majeur, un de ceux qui marqueront ces lieux si particuliers de son empreinte. On pourra dire bientôt, on peut dire déjà: « Ce 'Roi Lear', j'y étais… »

Antoine de Baecque, Avignon 22 juillet 2007
In Rue 89 (site internet d'actualités)

Date de publication : 16/01/2008


Mots-clés : roi lmear, sivadier, tnt, théâtre national de toulouse
Inséré le : 16/01/2008 10:09
Toutes les infos sur le site du TNT - http://www.tnt-cite.com/index.php?idStarter=201899