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Poétique de l’inutile

Chapeau : L’art vivant intègre régulièrement les nouvelles technologies comme moteur de son renouvellement esthétique. Mais dans Sans objet, le robot d’Aurélien Bory remplace carrément le danseur. Un pas est franchi dans les rapports entre l’art et la technique, problématique dans laquelle le spectacle refuse de se laisser enfermer.

Source : Centre Ressource/Agenda Artishoc (http://www.artishoc.com)

Genre Ressource : dossier

Rubrique : Dossier

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Texte : Depuis ses débuts, Aurélien Bory cherche à chorégraphier l’espace. En témoignent quelques-uns des titres de ses précédents spectacles : IJK., Plan B, Plus ou moins l’infini, cet ancien étudiant en sciences physiques rapproche l’art et la science, géométrie mathématique et organisation scénique. Dans les Sept Planches de la ruse, l’artiste toulousain mélangeait cirque et danse avec des artistes venus de Pékin dans un jeu d’imbrications à la Tetris . Après un détour très remarqué via la mise en scène de Stéphanie Furster, dans un Qu’est-ce que tu deviens ? déplaçant le flamenco à l’intérieur de containers de type Algeco, et au milieu d’une large  flaque noire où s’abîma le compas de la danseuse, Aurélien Bory en revient à une esthétique plus anguleuse, déployant un univers modulable à l’intérieur duquel l’homme tente de se perpétuer. En effet, dans Sans objet, il installe sur scène un robot tout droit venu de l’industrie automobile, une machine tentaculaire et ultra-précise qui remplace à la fois le danseur et le scénographe, et menace la survie de l’espèce humaine. Entre provocation esthétique et évocations sociales, Sans objet construit davantage une proposition plastique qu’un discours politique.

Sans objet : le titre interpelle. Il est paradoxal.  Le dispositif conjugue prouesse esthétique et  défi technologique en posant la question de la disparition de l’homme. En effet, si la machine peut remplacer le danseur, si la technique peut produire de l’art, si ce qui caractérise l’homme : son intelligence et sa sensibilité, sa capacité à interagir avec son environnement et un certain attrait pour le beau ne lui sont plus exclusifs, l’espèce sera alors menacée. Sur scène, l’histoire des relations entre deux danseurs humains et la machine redouble la question qui se posait d’emblée.

Dès la fin du XXe siècle, des chercheurs s’alarmaient face à la combinaison de trois phénomènes : l’essor des nanotechnologies, la mise en réseau du monde, les progrès de la génétique. En découlèrent et en découlent encore des scénarii qui ont alimenté le cinéma de science-fiction : après Kubrick, Terminator ou Matrix ont poussé plus loin l’hypothèse d’une prise de pouvoir des machines menaçant le devenir du genre humain. Aurélien Bory, dans son spectacle, condense l’Histoire puisqu’en une heure et demie, il passe de la Préhistoire, où l’Homme découvre la machine, à la fin de l’Histoire, quand celle-ci l’extermine. Il tente aussi de se débarrasser du fantasme en le transformant en matériau artistique.

Car Bory revendique une poétique de l’inutile. C’est ce qu’évoque aussi le titre du spectacle. Un art sans objet est rendu à la seule question du beau. Et le chorégraphe laisse filer au second-plan les dimensions philosophiques et politiques du problème. Ici, la technologie est avant tout humaine : un homme dirige le robot, à vue à certains moments, et deux danseurs sont aussi animaux avec la machine que celle-ci est humaine avec eux. Hommes et machine s’observent, se reniflent, s’empoignent, s’utilisent de la même manière, dans un même  mélange de curiosité et de peur, avec pour seule différence celle-ci : le robot est grand et puissant comme un dinosaure. Si l’on s’en fie à la leçon du passé, il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter.


Bory en profite donc pour utiliser à plein la machine. Celle-ci transforme l’espace scénique en soulevant au bout de ses bras ventouses, dans d’impressionnantes expirations, les planches du sol qu’elle transforme en évocations de gratte-ciels. L’homme s’y accroche, devient acrobate, funambule, homme-tronc. Le danseur est contraint à une précision extrême dans ses mouvements pour effectuer son dangereux ballet avec la machine, et l’inspiration circassienne se conjugue au penchant plastique pour le noir d’un autre toulousain, Pierre Soulages. Derrière une bâche tendue, l’homme finit par expirer, son c½ur, cessant de cogner à cause des coups aveugles de la machine, s’éteint dans un dernier soubresaut. L’Humanité a perdu. Mais la poétique de l’inutile a opposé à l’envahissement technologique d’une modernité en perpétuelle recherche d’efficacité, la quête du beau, la gratuité de la création, la liberté du cheminement esthétique d’un artiste qui invente sa route…

Eric Demey

Sans objet, d’Aurélien Bory,
le 11 mai 2010 au Parvis, Scène nationale de Pau
le 1er avril 2010 à l'Hippodrome de Douai scène nationale
du 23 février au 6 mars 2010 au Théâtre des Abbesses, Paris
du 7 au 24 octobre 2009 au Théâtre National de Toulouse

Date de publication : 30/03/2010


Inséré le : 15/04/2010 11:01