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Le Bronx peut se targuer d’avoir couvé le hip hop, la France, sous l’égide des compagnies Käfig et Accrorap, de l’avoir nourri et tutoré jusque sur les plateaux de danse contemporaine. Le rapport de Niteroi, petite ville de la banlieue de Rio de Janeiro, avec cette expression en pleine croissance est plus ambigu. Depuis 1996 que le Grupo de Rua de Bruno Beltrão, qui a peu ou prou l’âge de sa pratique (29 ans), est implanté là bas, il agrège à la street dance les préceptes de l’ère conceptuelle pour en examiner l’ossature profonde.
Les danses de rues trainaient un faciès de teenager et socialement typé, elles s’« installent » - au sens plasticien - avec Beltrão sur des plateaux aseptisés façon tables chirurgicales, sur lesquelles on dissèque la problématique suivante : comment danser ensemble en usant de techniques qui, à aucun moment, ne requièrent la présence de l’autre ? Les éléments de réponse, disséminés dans les festivals internationaux de From popping to Pop or vice versa (2001) à H3 (2008) en passant par Telesquat et H2 (2005), Beltrão les puise dans un parcours nourri non seulement par la postmodern dance américaine mais aussi par l’histoire de l’art et la philosophie.
Soit un cocktail fructueux pour penser l’existence du collectif à l’ère de l’individualisme sans se vautrer dans les aspirations fusionnelles. Il en résulte un travail de mise en réseau où les corps, exclusivement masculins, sont sans cesse maintenus au bord du contact et expriment divers degrés d’adhésion au mouvement de l’autre. La rage énergétique du battle est conservée mais l’adversaire est inexistant. Il devient du moins une entité plus abstraite : l’espace-temps, probablement. Car si les corps multidirectionnels de Cunningham traduisaient le flux des mégalopoles modernes, les sauts courts-circuités et sprints arrière de Beltrão inventent celui des villes numériques. Une danse à l’heure du Web 2.0, avec une fluidité version animation vidéo et des accélérations fantasmées par le high tech.
Il faut dire que les bolides, virtuoses, de Beltrão ont un allié de choix : une construction lumineuse au-delà du photogénique. Elle permet au sol de sa dernière création H3,(tantôt noir opaque, tantôt noir luisant comme une mer de goudron)de se faire aussi mouvant qu’un tapis roulant de métro. Elle permet aussi de dérégler la perception naturelle en fragmentant et recombinant l’espace de scène : champ/contrechamps (en révérence probable à Edward Lock), effets de cut et faux raccords gestuels… Autant de manipulations perceptives qui, en même temps qu’elles attestent d’une nouvelle ère du regard, rappellent que Beltrão se passionnait, enfant, pour la télévision et le cinéma. Un élément biographique de taille si l’on convient que le travail auquel Beltrão soumet le hip hop est avant tout un travail de « montage » plus qu’un travail d’image. Un jeu de Rubik’s cube propre au postmodernisme, pour « trouver d’autres danses à partir de celles que nous connaissons aujourd’hui » et faire du hip-hop le prétexte à un art contemporain.
Eve Beauvallet
H3, de Bruno Beltrão, les 20 et 21 novembre au Manège de Reims, le 4 décembre au Merlan, Marseille. |
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